24 novembre 2006
Parabole
Parmi l'étang d'or sombre
Et les nénuphars blancs,
Un vol passant de hérons lents
Laisse tomber des ombres.
Elles s'ouvrent et se ferment sur l'eau
Toutes grandes, comme des mantes ;
Et le passage des oiseaux, là-haut,
S'indéfinise, ailes ramantes.
Un pêcheur grave et théorique
Tend vers elles son filet clair,
Ne voyant pas qu'elles battent dans l'air
Les larges ailes chimériques,
Ni que ce qu'il guette, le jour, la nuit,
Pour le serrer en des mailles d'ennui,
En bas, dans les vases, au fond d'un trou,
Passe dans la lumière, insaisissable et fou.
Emile Verhareren (1855-1916) "Parabole" (Recueil : Les bords de la route)
19 septembre 2006
Remue-ménage
Je cherche un endroit où visiter mon bagage
M’asseoir tranquillement sur un joli rivage
Sans être obligée de protéger mon visage
Contre les yeux des autres et leurs outrages
Je soulèverai tout doucement l’emballage
Je ferai passer une à une les images
De mon univers et de ses personnages
Et j’en ferai un sérieux dépoussiérage.
Je garderai les trésors de mes divers âges
Comme des ressorts pour avancer davantage
je jjetterai ce qui n’a plus aucun usage
Je chasserai ce qui fait en moi des ravages
Cela fera un fameux remue-ménage
Qui va susciter des rires et des rages
J’ai un peu peur du vide après ce nettoyage
Il faudra inventer de nouveaux usages
Pour remplir heureusement les rayonnages
Jour après jour grandir et devenir plus sage
Afin que paix et joie soient mon héritage
Qu’ils se lèvent le vent qui balaie les nuages
Et la brise qui apaise les orages
Que la vie me dévoile son beau visage !
Que brille le soleil sur mes futurs sillages
© Arya Sylvas
11 août 2006
Le non-voyant
Un jour, un non-voyant était assis sur les marches d'un bâtiment avec un chapeau à ses pieds et un morceau de carton portant l'inscription :
"Je suis aveugle, aidez-moi, s'il vous plaît".
Un publicitaire qui se promenait près de là s'arrêta et remarqua qu'il n'y avait que quelques centimes dans son chapeau. Il se pencha et y versa sa monnaie, puis, sans demander son avis à l'homme, prit le carton, le tourna et y écrivit une autre phrase.
Le même après-midi, le publicitaire revint près de l'aveugle et vit que son chapeau était plein de monnaie et de billets. Le non-voyant reconnut le pas de l'homme et il lui demanda si c'était lui qui avait réécrit sur son carton et ce qu'il avait noté.
Le publicitaire répondit :
"Rien qui ne soit vrai, j'ai seulement réécrit ta phrase d'une autre manière".
Il sourit et s'en alla.
Le non-voyant ne sut jamais que sur son carton il était écrit :
"Aujourd'hui, il fait soleil, et moi je ne peux pas le voir !".
Change ta stratégie quand les choses ne se passent pas bien et tu verras que ça ira mieux.
16 juin 2006
"La libellule", conte
Au fond d'un vieux marécage vivaient quelques larves qui ne pouvaient comprendre pourquoi nul du groupe ne revenait après avoir rampé le long des tiges de lys jusqu'à la surface de l'eau. Elles se promirent l'une à l'autre que la prochaine qui serait appelée à monter reviendrait dire aux autres ce
qui lui était arrivé.
Bientôt, l'une se sentit poussée de façon irrésistible à gagner la surface ; elle se reposa au sommet d'une feuille de lys et subit une magnifique transformation qui fit d'elle une libellule avec de forts jolies ailes. Elle essaya en vain de tenir sa promesse. Volant d'un bout à l'autre du marais,
elle voyait bien ses amies en bas....
Alors, elle comprit que même si elles avaient pu la voir, elles n'auraient pas reconnu comme une des leurs une
créature si radieuse.
Le fait que nous ne pouvons voir nos amis ni communiquer avec eux après la transformation que nous appelons la mort n'est pas une preuve qu'ils ont cessé d'exister.
Walter Dudley Cavert
POEME POUR LA PAIX par Djoko Stojicic

Des branches en fleur
Touchent la fenêtre.
L'enfant tend les mains.
Le chant des oiseaux dans les branches.
Je m'arrête à plusieurs reprises.
Reviendrai-je ici un jour?
La balançoire
Faite de branches pliées.
On n'entend pas les enfants.
Une alouette vole dans le ciel.
Un point ivre qui chante
Et arrête le regard.
La source entre les pierres
Tout le ciel
S'y reflète.
Le vent bouge les volets.
Le grincement monotone des gonds.
Je me dis "Je ne suis pas seul".
L'averse a cessé.
Sur la pointe de chaque épine
Brille une goutte.
Elle était
Dans le champ, elle fane
La fleur - jetée sur le sentier.
La pluie a cessé.
Ce ne sont que des gouttes
Qui tombent des branches.
Il a plu à verse quelque part.
Deux ruisseaux s'unissent,
L'un clair et l'autre trouble.
(Traduction de Mirjana Mihajlovic, André Duhaime et Olivera Skiljevic)
29 mai 2006
Dis Maman (Anonyme)
Dis, maman, dis-moi
Dis, maman, dis-moi si c'est vrai ?
J'ai vu à la télévision des enfants qui saignaient
Dis, maman, dis moi que c'est un film que ce n'est pas vrai
J'ai vu aussi plein d'enfants qui pleuraient
Mon petit, j'aimerais te dire que ce n'est pas vrai
Mais hélas ce n'est pas un film, c'est la réalité
Dis, maman, dis-moi, pourquoi, il y a des gens qui sont noirs ?
Et dis moi, pourquoi, il y en qui ont des yeux bridés ?
Dis-moi pourquoi, il y a des gens qui ne peuvent pas marcher ?
Dis maman, pourquoi, il y a des gens qui restent dehors le soir ?
Mon petit, tout le monde ne se ressemble pas, pourtant personne n'est différent
Simplement, il faut apprendre à ne pas regarder les gens autrement
Dis maman, comment on fait pour voir les gens pareils ?
S'il y en a qui sont blancs et les autres noirs, ils ne sont pas pareils
Ecoute, mon petit, ferme très fort les yeux, pose tes mains sur mon visage
Tout doucement, comme si tu voulais me faire une caresse
Promène tes doigts sur mes cheveux, mes yeux, mon nez, sur tout mon visage
Tes doigts ne peuvent pas te dire la couleur de ma peau ni de ma tresse
Alors maman quand on ferme les yeux on est tous pareils ?
Les noirs, les blancs, même ceux qui ont les yeux bridé sont pareils ?
Oui mon bébé, nous sommes tous pareils, si nous savons regarder
Ce qui compte ce n'est pas la couleur de la peau ou la forme des yeux
C'est de savoir les regarder avec ton coeur, lui seul sait la vérité
Et quand tu verras des enfants saigner ou pleurer, va près d'eux
Alors nos yeux disent des mensonges, et le coeur dit la vérité
Pourquoi on est pas tous aveugles, ce serait plus facile
Il n'y aurait plus d'enfant pour pleurer ou saigner
Comment je fais pour regarder avec mon coeur, ce n'est pas facile
Mon petit, quand tu regardes quelqu'un, il ne faut pas oublier qu'il est comme toi
Qu'il soit noir, blanc, les yeux bridés, sur une chaise roulante, il est comme toi
Il a des joies et des chagrins, il a un coeur comme le tien
Ce qui est important c'est ce qui est dans ton c½ur, le même amour que le mien
Tu sais, j'ai compris maman, tout le monde a un coeur
Alors il faut fermer les yeux, et regarder avec son coeur
LE REBELLE par Kazi Nazrul Islam
Je suis un rebelle, une forte tête,
Je fais les quatre volontés de mon cœur,
Bien, mal, vrai ou faux,
Je suis aux prises avec Satan lui-même,
J'accueille la mort avec une chanson.
Je suis le rebelle, las du combat,
Mais je ne me reposerai que le jour
Où l'épée de l'agresseur
Ne sera plus suspendue
Au-dessus du champ de bataille,
Où les gémissements des opprimés
Ne retentiront plus dans l'air.
28 mai 2006
Le Dragon et les Renards
Un Dragon gardait un trésor dans une profonde caverne ; il veillait jour et nuit pour le conserver. Deux renards, grands fourbes et grands voleurs de leur métier, s'insinuèrent auprès de lui par leurs flatteries. Ils devinrent ses confidents. Les gens les plus complaisants et les plus empressés ne sont pas les plus sûrs. Ils le traitaient de grand personnage, admiraient toutes
ses fantaisies, étaient toujours de son avis, et se moquaient entre eux de leur dupe. Enfin, il s'endormit un jour au milieu d'eux ; ils l'étranglèrent, et s'emparèrent du trésor. Il fallut le partager entre eux : c'était une affaire bien difficile, car deux scélérats ne s'accordent que pour faire le mal.
L'un d'eux se mit à moraliser : "A quoi" disait-il, "nous servira tout cet argent ? Un peu de chasse nous vaudrait mieux : on ne mange point de métal ; les pistoles(1) sont de mauvaise digestion. Les hommes sont des fous d'aimer tant ces fausses richesses : ne soyons pas aussi insensés qu'eux".
L'autre fit semblant d'être touché par ces réflexions, et assura qu'il voulait vivre en philosophe comme Bias(2), portant tout son bien sur lui. Chacun fit semblant de quitter le trésor ; mais ils se dressèrent des embûches et s'entre-déchirèrent.
L'un d'eux, en mourant, dit à l'autre, qui était aussi blessé que lui : "Que voulais-tu faire de cet argent ?"
"La même chose que tu voulais en faire" répondit l'autre.
Un homme passant apprit leur aventure, et les trouva bien fous.
"Vous ne l'êtes pas moins que nous, lui dit un des renards. Vous ne sauriez, non plus que nous, vous nourrir d'argent, et vous vous tuez pour en avoir. Du moins, notre race jusqu'ici a été assez sage pour ne mettre en usage aucune monnaie. Ce que vous avez introduit chez vous pour la commodité fait votre malheur. Vous perdez les vrais biens pour chercher les biens imaginaires".
Fénelon ("Fables et Contes", Recueil des Dialogues, 1718)
Lexique
(1) Pistole : monnaie d'or étrangère, en France à cette époque, terme de compte, marquant une valeur de dix francs (dix francs de 1840, date de la réédition des fables que j'ai en ma possession).
(2) Bias : né à Priène, ville d'Ionie, vers l'an 570 avant JC était un des sept sages de la Grèce. Les Priéniens, assiégés par un des généraux de Cyrus, s'étaient décidés à quitter leur ville, en emportant ce qu'ils avaient de plus précieux. Comme on s'étonnait que Bias ne fit aucune disposition pour son départ "je porte tout avec moi" s'écria le philosophe.
27 mai 2006
Vivre
Sans la vie je n'aurais pas la joie de vous connaître
et sincèrement cela me manquerait
Sans la vie impossible de faire la fête
et que de joie et de plaisir je raterais.
Oui la vie est parfois dure
Mais cela ne mérite pas un effort ?
Je rêve de connaître un monde futur
où enfin l'amour et l'amitié seraient les plus forts.
Allons, mes amis, profitons de ce don
Vivons l'instant présent
Essayons de sortir de notre cocon
Et rendons ce monde plus chantant.
Tentons de faire de ce monde un havre de paix
Et que même la fin ne soit qu'un au-revoir
Ne laissons pas ce monde ainsi fait
et laissons entrer notre petite sœur, l'espoir.
Jean-Pierre des Cigales - 2002
26 mai 2006
INVOCATION par KIM So-Wol
O nom éclate en fragments
O nom évanoui dans le vide
O nom sans réponse
O nom que j'invoquerai jusqu'à la mort
Tu as disparu avant que j'aie prononcé
Le dernier mot gravé dans mon coeur
O ma bien-aimée
O ma bien-aimée
Le soleil rougeoie au-dessus des sommets à l'ouest
Le daim en deuil se lamente
C'est ton nom que j'invoquerai
Au sommet d'une colline isolée
J'appellerai jusqu'à m'en étouffer
J'appellerai jusqu'à ce que l'affliction m'étouffe
Mais ma voix s'évade vainement dans le vaste espace
J'invoquerai ton nom
Si je devais devenir pierre
O ma bien-aimée
O ma bien-aimée.




