29 mai 2006
1945 : Hiroshima et Nagasaki - Témoignages
Témoignages extraits du document "Give me water"
publié en 1976 au Japon
par A Citizens' Group to Convey Testimonies of Hiroshima and Nagasaki.
Michiko Ogino, âgée de 10 ans, touchée à 1,5 km du point d'impact
C'était une claire journée d'été, au ciel sans nuages. Je jouais à l'étage de la maison avec mes sœurs. Mère était partie dans notre champ, pour cueillir des aubergines. En partant, elle nous avait dit : "Faites du feu dans le four à 11 heures". Mais nous étions tellement absorbées par notre jeu que même quand l'horloge sonna onze heures, aucune de nous ne se leva.
Tout à fait par hasard, je regardais par la fenêtre quand il y eut une sorte d'éclair. "Oh !" m'exclamai-je… Je chancelai, et le moment d'après, j'étais coincée sous la maison. Impossible de bouger. Plus j'essayais de me dégager, plus j'avais mal. Je devais rester immobile et attendre le bon moment. Puis je vis mes deux sœurs à l'extérieur. J'étais si heureuse ! Remplie de joie je leur criai "A l'aide ! A l'aide !". Elle m'entendirent, accoururent immédiatement auprès de moi et essayèrent de me tirer. Mais le treillis de bambous qui soutenait le mur de terre nous séparait. Qu'on le tire ou qu'on le pousse, rien ne pouvait le bouger. Ma sœur aînée m'encouragea d'une voix tremblante : "Sois patiente, Mère et Père vont bientôt revenir. Je vais chercher quelqu'un pour nous aider, compris ?". Et elle partit en courant.
Je pouvais voir une petite partie du monde extérieur à travers le treillis de bambous. Je regardais, les yeux grands ouverts, attendant le retour de ma mère et de mon père.
Un moment plus tard, ma sœur aînée revint en courant avec plusieurs pêcheurs. Grâce à eux, je fus sauvée.
Debout, dehors, je fus très surprise. Cette journée de sérénité était devenue une journée de terreur, et de noirs nuages tourbillonnaient dans le ciel.
Je chancelai et essayai de marcher vers l'abri anti-raids aériens. C'est alors que j'entendis un faible cri venant de dessous la maison. "Au secours ! Aidez-moi !". C'était la voix de mon jeune frère. Ma sœur aînée était la première à avoir entendu son cri. Elle courut immédiatement dans la direction d'où il venait, et tira mon frère après avoir enlevé un tas de tuiles.
C'est alors que de la direction opposée, on entendit crier un bébé. C'était la voix de ma petite sœur, âgée de deux ans, piégée par les murs tombés sur elle. Je me dépêchai d'aller à cet endroit et je la trouvai en train de hurler, les jambes coincées sous une énorme poutre. Avec l'aide des pêcheurs, nous essayâmes de soulever la poutre, mais elle ne bougea pas d'un millimètre. Souffrant de ses jambes, ma sœur pleurait et se tortillait, se débattant avec ses bras. Que pouvions-nous bien faire ? Les pêcheurs abandonnèrent leurs efforts. "Nous n'y arrivons pas". Certains voisins vinrent leur demander de l'aide, et ils partirent vers une maison voisine, écroulée, pour sauver d'autres personnes enterrées dessous. Seuls, nous, les enfants, restèrent là.
Mais qu'est-ce que Mère pouvait bien faire dans les champs ? Je t'en prie, je t'en prie, reviens ! Et pourquoi Père ne revenait-il pas ? Les jambes de ma petite sœur allaient être écrasées… J'étais complètement perdue, et la seule chose que je pouvais faire, c'était regarder au loin, en me dressant sur la pointe des pieds.
C'est alors que je vis, à quelque distance, quelqu'un courir dans notre direction. Echevelée. Une femme. Elle semblait nue. Son corps était rouge. Elle nous appela à voix haute.
Oh mon dieu ! C'était ma mère. "Mère !". Nous étions tellement rassurés !
Ici et là, des maisons commencèrent à prendre feu.
L'un de nos voisins apparut, semblant venir de nulle part, et tira la poutre de toutes ses forces, essayant de la soulever pour dégager les jambes de ma sœur. Mais la poutre demeura aussi stable que le roc. Il poussa un grand soupir de déception et dit d'un ton sincèrement désolé : "Je regrette, mais je ne peux rien faire". Il salua et partit.
Une gerbe de flammes jaillit tout près. Le visage de Mère prit une couleur de cendre. Père n'était pas encore de retour. Mère regardait ma petite sœur. De petits yeux luisant dans les décombres. Ma mère regarda autour, observant la manière dont les poutres étaient empilées. Puis elle descendit dans un espace entre les poutres, et plaçant son épaule droite sous l'une d'entre elles, elle mordit ses lèvres et "Ohhhhhhh hisse !", son corps se tendit, un grincement se fit entendre, et la poutre se souleva légèrement. Les jambes de ma petite sœur étaient libérées. Ma sœur aînée la tira rapidement. Mère sortit d'un bond et la serra très fort dans ses bras.
Un moment plus tard, comme si nous venions seulement de comprendre ce qui venait de se passer, nous tous, les enfants, éclatâmes en larmes. Mère s'accroupit alors sur le sol, d'un air absent
.
C'est alors que, pour la première fois, je la vis vraiment comme elle était. Elle avait été heurtée de plein fouet par le souffle brûlant alors qu'elle cueillait des aubergines pour notre repas de midi. Elle était presque nue. Sa veste et son pantalon étaient brûlés et en pièces. Ses cheveux avaient pris une couleur brun-rouge, et ils étaient frisés et tortillés comme si elle avait fait une permanente trop forte. Tout son corps était brûlé. Sa peau était rouge et huileuse. La peau de son épaule droite, là où elle avait porté et soulevé la poutre, était partie, laissant la chair à nu, d'où suintait le sang.
Mère tomba, épuisée, sur le sol. C'est alors qu'on vit Père accourir vers nous en titubant. Il était gravement brûlé, lui aussi.
Mère commença à souffrir. Elle gémit, se débattit, et mourut cette nuit-là.
Traduit en français de Françoise Verdenne.
Le texte anglais est à votre disposition sur demande.
Futaba Kitayama, femme au foyer, 33 ans, touchée à 1,7 kilomètre du point d'impact
C'était le 6 août 1945. La nuit terrible s'achevait enfin : poussée par les sirènes angoissantes qui faisaient battre mon coeur, j'avais fait pendant la nuit plusieurs voyages aux abris anti-raids aériens. La matinée était déjà chaude. Je vivais dans le quartier de Daiya-chô et ce jour-là, dans mon Association de quartier, c'était mon tour de travailler aux voies pare-feux que nous aménagions contre les raids aériens. Mon mari, employé du journal Chugoku Shimbun, n'était pas encore rentré. Il avait rejoint sa société à la hâte lorsqu'il avait entendu la sirène la nuit précédente. Je n'avais pas faim, mais je me forçai quand même à avaler un petit-déjeuner rapide. Je préparai le repas de mon mari qui devait rentrer pendant mon absence, le mis sur la table et sortis de la maison.
Notre groupe se rassemblait à 7h30. La plupart d'entre nous étions des femmes, y compris des femmes de plus de 60 ans. L'alerte avait duré toute la matinée, mais c'était devenu une telle routine que je n'avais pas particulièrement peur pendant que je marchais aux côtés de Mme Yamaguchi, notre voisine de palier. Notre travail consistait à nettoyer le quartier Tsurumi-chô, où l'on avait rasé des bâtiments afin de faire des voies pare-feu.
Le travail commençait à 8 heures. Nous traversions le pont de Tsurumi l'une derrière l'autre. Je n'oublierai jamais la vision de cette eau qui s'écoulait sous le pont. Par rapport à la vision terrible de la société humaine se livrant à un combat sanglant de vie et de mort, la Nature nous offrait là un spectacle si beau et si serein ! Je me souviens nettement du fleuve d'eau claire qui s'écoulait éternellement, innocemment.
Environ 30 mètres après le pont, j'ai soudain entendu très distinctement le moteur d'un avion. C'était bizarre de regarder un avion ennemi voler au-dessus de nous, alors que nous avions reçu tous les avertissements nécessaires, mais c'était arrivé si souvent que nous en avions l'habitude. Il m'était difficile de dire à quelle altitude il volait. Ses ailes d'argent brillaient au soleil. L'avion semblait tout petit, si petit qu'il aurait pu tenir dans mes mains.
"Comme c'est beau ! On dirait un tableau !" dis-je à Mme Yamaguchi. Elle se moqua de moi "Oh, tu es vraiment une poétesse. Quelle idée bizarre, à un moment pareil !".
Pourtant, c'était vraiment magnifique. Dans le ciel parfaitement clair, d'un bleu cobalt, l'oiseau argenté et étincelant volait d'est en ouest, imperturbable, émettant un léger vrombissement. J'étais fascinée et je le regardai pendant un moment.
Puis, quelqu'un cria "Oh ! c'est un parachute ! Un parachute est en train de descendre !". Je me tournai dans la direction indiquée et juste à ce moment-là, le ciel s'illumina. Je ne sais pas comment décrire cet éclair. Je me demandai si un feu ne s'était pas allumé dans mes yeux. Cela ressemblait à une volée d'étincelles pourpres jaillissant des roues d'un tramway la nuit, mais des millions de fois plus intenses.
Je ne me souviens pas de ce qui arriva en premier : l'éclair, ou le bruit d'une explosion qui retentit jusque dans mon ventre. Mais le moment d'après, je me retrouvai à plat sur le sol. Immédiatement, des choses commencèrent à me tomber sur la tête et les épaules. Je ne pouvais rien voir. J'avais l'impression d'être au fond d'un puits noir. Je pensais que ma fin arrivait.
Puis soudain, j'eus la vision très claire de mes trois enfants qui avaient été évacués à la campagne. Brutalement, je tentai de me mettre debout, sachant instinctivement que je ne devais pas rester ici. Je ne pouvais pas bouger librement parce que des débris - des morceaux de poutres et de tuiles - n'arrêtaient pas de tomber et s'empilaient sur moi. "Je ne dois pas mourir ici ! Je dois m'occuper de mes enfants. Peut-être que mon mari est mort. Je dois m'échapper du mieux que je peux". Dans un élan confus, j'arrivai à ramper et à sortir du tas de débris.
L'odeur était pestilentielle. Pensant que la bombe qui était tombée sur nous devait être une bombe incendiaire au phosphore, je pressai instinctivement et avec force, sur mon nez et ma bouche, le tenugui (un mouchoir japonais) que je portais à ma ceinture. Je sentis alors qu'il se passait quelque chose d'étrange avec mon visage. La peau de mon visage restait sur le tenugui. Ah ! et aussi la peau de mes mains et de mes bras. Du coude jusqu'au bout des doigts, toute la peau de mon bras droit partait et pendait d'une façon grotesque. La peau de ma main gauche et de mes cinq doigts partait aussi.
"Zut ! j'étais brûlée !". Je gémis. Bien que je ne puisse pas le voir, je pensai que mon visage était peut-être comme ça aussi, j'avais dû abimer mon visage et mes mains en me dégageant des débris. Me sentant totalement impuissante, je m'assis là, simplement. Quelques moments plus tard, je remarquai qu'il n'y avait personne autour de moi. Qu'était-il arrivé à mes collègues ? Où était Mme Yamaguchi ? Je me levai avec une sorte d'horreur soudaine qui me poussa à fuir, et je commençai à courir. Mais où ? Où trouver une rue ? Le sol était recouvert de débris de poutres et de tuiles, de sorte que je n'avais plus aucun repère.
Qu'était-il arrivé au ciel, d'un bleu tellement limpide un moment auparavant ? Il était noir maintenant, comme à la tombée de la nuit. Tout était flou et brouillé, comme si mes yeux étaient plein de brume - je me demandai si je n'avais pas perdu mes sens. Je regardai autour de moi, essayant de comprendre ce qui se passait. Je vis sur le pont quelque chose qui ressemblait à une silhouette humaine, en train de courir. "Ah oui ! Ce doit être le pont de Tsurumi. Il faut que je me dépêche de le traverser, sinon il n'y aura plus aucun moyen de m'échapper". Je courus comme une folle en direction du pont, sautant par dessus les piles de débris.
Ce que je vis sous le pont fut un véritable choc : des centaines de gens se tordaient dans le fleuve. Je ne pouvais pas voir si c'était des hommes ou des femmes, ils se ressemblaient tous. Leurs visages étaient gris et gonflés, leurs cheveux se dressaient sur leurs têtes. Tendant leurs mains vers le haut, gémissant, des gens couraient vers le fleuve. Je ressentis la même urgence, parce tout mon corps me faisait mal, j'avais été exposée à un rayon de chaleur suffisamment fort pour avoir brûlé mes vêtements et les avoir mis en pièces. J'allais sauter dans la rivière, quand je me souvins que je ne savais pas nager.
Je revins vers le pont. Là, des étudiantes marchaient confusément, au hasard, comme des zombies. Je les encourageai à traverser le pont "Hâtez-vous ! Hâtez-vous !". Après l'avoir traversé, je regardai derrière moi et je vis que le quartier de Takeyacho-Hatchobori avait soudain pris feu. Moi qui pensais que la bombe était seulement tombée dans le quartier où j'étais...
Tout en courant, je répétais les noms de mes trois enfants, un à un, et je disais "Je ne mourrai pas, mes chéris. Tout ira bien". En fait, j'étais en train de m'encourager. Je ne me souviens pas où je courais, bien que j'aie essayé de m'en souvenir. Mais je me souviens très clairement des scènes abominables auxquelles j'ai assisté, sur mon chemin. Elles sont toujours vivaces, dans ma tête.
Une mère, ensanglantée du visage aux épaules, criait "Mon fils, mon chéri !" et tentait frénétiquement d'entrer dans une maison en flammes. Un homme la retenait, mais elle continuait à crier comme une folle "Laissez-moi, laissez-moi, mon fils est en train de brûler !". Elle avait l'air d'une furie. C'était vraiment une scène déchirante. Je courais peut-être dans la rue Matoba-dori, qui conduit à East Parade Ground, parce que j'ai un vague souvenir d'avoir passé une rue avec une ligne de tramway.
En traversant le pont de Kojin, que je n'ai pas reconnu, je m'aperçus que tous ses parapets de béton-armé avaient disparus. Le pont semblait terriblement dangereux. Dessous, comme des chiens ou des chats morts, flottaient de nombreux corps à peine couverts de vêtements en lambeaux. Dans l'eau peu profonde, près du bord, une femme gisait sur le dos, le sang jaillissant de sa poitrine arrachée. Une scène horrible.
Mais comment une chose aussi cruelle pouvait-elle arriver ? Je me demandai si l'Enfer dont ma grand-mère m'avait si souvent parlé dans mon enfance était soudain tombé sur terre.
Je me retrouvai accroupie au centre du Parade Ground. Il ne m'avait pas fallu plus de deux heures pour venir de Tsurumi-chô jusqu'à East Parade Ground, malgré mes errances. Le ciel s'éclaircit un peu. Mais le soleil, comme s'il était caché par un énorme nuage, restait pâle et voilé.
Mes brûlures commencèrent à me faire mal. C'était une souffrance différente de celle qu'on éprouve pour une brûlure ordinaire, souvent insupportable. C'était une souffrance diffuse qui semblait venir d'un endroit extérieur à mon corps. Un suintement jaune coulait de mes mains. Je pensai que mon visage devait également avoir le même aspect épouvantable.
A mes côtés, plusieurs étudiants de l'université, des garçons et des filles, membres d'équipes de volontaires, se tordaient de souffrance. Ils criaient comme des fous "Mère ! Mère !". Ils étaient si gravement brûlés et ensanglantés qu'on osait à peine les regarder. Mais après avoir vu ce cruel spectacle, je sentis la rage monter en moi. Pourquoi ? Pourquoi ces enfants ? Je ne savais pas vers qui diriger cette rage. Je ne pouvais rien faire pour eux, sauf les regarder mourir, les uns après les autres, cherchant en vain leur mère.
Je recommençai à marcher, suivant les gens qui se dirigeaient vers le coteau. Je devais sans cesse encourager mon âme et mon corps, alors que j'avais l'impression de m'enfoncer dans la terre. Il devait être trois heures de l'après-midi. J'avais dû rester assise longtemps à Parade Ground, presque inconsciente. Aussi loin que je pouvais voir avec ma vue qui faiblissait, la Gare d'Hiroshima ainsi que le quartier d'Atago-chô étaient en flammes. Comment ! Ah ! Comment est-ce que j'avais pu arriver aussi loin ?
Mon visage s'engourdissait de plus en plus. Je touchai prudemment mes joues de mes mains et je palpai mon visage. Il semblait avoir doublé de volume. Maintenant, je voyais de moins en moins. Hélas, bientôt je ne pourrais plus voir du tout. Après avoir fait tous ces efforts, mon destin était-il de mourir ?
Je continuai de marcher, et en suivant le chemin de la colline, j'atteignis le village de Hesaka. Je vis dans les rues plusieurs victimes transportées sur des brancards. A côté de moi passèrent des charettes et des camions, lourdement chargés de morts et de blessés qui ressemblaient à des animaux. Des deux côtés de la rue, des gens marchaient comme des morts-vivants.
Je décidai de trouver, pendant que j'y voyais encore un peu, un endroit à l'écart des camions et de me laisser aller calmement au destin qui m'attendait. Je regardais autour de moi, ici et là, avec mes yeux de plus en plus faibles, lorsqu'à proximité, je vis ma soeur accroupie sur le sol.
"Nesan ! (ma soeur) Aide-moi !". Je courus vers elle. Tout d'abord, elle me regarda d'un air étrange, puis me reconnut. "Oh ! c'est toi Futaba-chan ! Comme c'est terrible...". Le souffle coupé, elle me prit dans ses bras.
"Nesan, je ne vois plus rien ! Je t'en prie, emmène-moi auprès des enfants". Elle me répondit en pleurant : "Je ne te laisserai pas mourir. Je te promets de t'emmener auprès d'eux". Elle examina mes brûlures et dit : "Quelle tristesse ! Tu es dans un état épouvantable". Elle pleura davantage encore, et m'étendit sur l'herbe. Je n'ai jamais ressenti avec autant de force l'amour de ma famille. Si je n'avais pas rencontré ma soeur, je n'aurais pas survécu. Elle avait de petites blessures à la tête et au pied, mais ce n'était pas très grave. Alors que j'étais allongée auprès d'elle, je me sentis soulagée car je ne voyais plus rien du tout et je ne pouvais même plus me tenir debout. Le crépuscule avait sans doute fini par tomber. J'avais un peu froid. Je ne portais que mes vêtements brûlés et en lambeaux.
Ma soeur trouva une charette à légumes quelque part et me dit qu'elle allait m'emmener au centre de secours de Yaga Grammar School, à quatre kilomètres d'ici. Je me sentais plus faible au fur et à mesure que ma vue déclinait, mais je voulais vivre de tout mon coeur "Je ne veux pas mourir ici ! Je ne veux pas mourir sans avoir revu mes enfants !".
Il faisait presque nuit lorsque nous atteignimes Yaga school, m'a-t-on dit plus tard. Je ne m'en souviens pas. Ma mémoire est très confuse. Au centre, je l'ai appris plus tard, il y avait un nombre incalculable de blessés, et des tas de morts. Ce dut être très difficile pour ma soeur de passer deux nuits de suite avec moi au centre. J'étais inconsciente, m'a-t-elle dit plus tard, mais je criais sans arrêt : "Emmène-moi auprès des enfants, vite !".
Bien que le docteur ne soit pas d'accord, ma soeur pensait que si je devais mourir, ce devait être auprès de mes enfants. Elle demanda donc au docteur l'autorisation de m'emmener par brancard et par train chez nos parents dans le village de Kamisugi.
C'était le 8 août. Quand il vit mon état, le médecin du village dit que c'était terrible, et que mon cas était sans espoir. Mes enfants qui avaient été évacués de la ville chez nos parents à 8 kilomètres de là, accoururent auprès de moi. Lorsque j'entendis leurs voix "Okachan !" (Mère), je sentis mon esprit revenir d'un Enfer qui se trouvait à des millions de kilomètres de là. "Tout va bien, mes chéris. Mes blessures ne sont pas graves". Je ne pouvais que sentir l'odeur de mes enfants adorés qui s'accrochaient à moi en pleurant. A partir de cette nuit-là, ma fille aînée qui avait alors 14 ans, ne quitta plus mon chevet. Je restai là, mon visage et mes deux mains bandés.
Le 11 août, trois jours après avoir été amenée ici, mon mari arriva. Les enfants l'embrassèrent en pleurant de joie. Comme j'étais alors dans un état critique, je me sentis pleine de gratitude qu'il soit là "Oh, merci mon Dieu ! Au moins, ils auront leur père, si je meure !".
Mais notre joie fut de courte durée. Mon mari qui semblait à peine blessé, mourut subitement trois jours plus tard en vomissant du sang. Il me laissait derrière lui alors que j'étais au bord de la mort, ainsi que trois enfants. Nous étions mariés depuis 16 ans et pourtant, je ne pouvais même pas lisser l'oreiller de son cercueil. Je ne peux pas m'empêcher de ressentir une immense tristesse en pensant à lui. Il aimait travailler, comme s'il n'était venu au monde que pour cela. Mais il était mort en laissant tant de travail inachevé... Mon fils s'assit sur mon lit en pleurant "Okachan !". Quel malheur ! Le chagrin me tire encore des larmes, aujourd'hui.
"Oh, mes pauvres enfants ! Maintenant, je n'ai pas le droit de mourir. Je ne peux pas les laisser orphelins", pensai-je. Je priai avec ferveur l'âme de mon mari. On avait dit à plusieurs reprises que mon cas était désespéré, mais enfin, miraculeusement, je survécus.
Ma vue revint assez tôt. Une vingtaine de jours plus tard, j'étais capable de voir vaguement les visages de mes enfants. Mais les brûlures de mon visage et de mes mains ne guérirent pas aussi vite. L'été passa et l'automne arriva, et mes blessures, toujours à vif, ressemblaient à de la tomate pourrie. Début octobre, je pouvais seulement m'asseoir sur le lit, et ce n'est qu'en décembre que j'arrivai à marcher.
Après le mois de janvier, j'enlevai enfin mes bandages, pour m'apercevoir que mon visage et mes mains ne seraient jamais plus comme avant. Mon oreille gauche est réduite de moitié. Une lésion large comme la paume de la main court de ma joue droite jusqu'à la gorge, en passant sur ma bouche. Sur ma main droite, une lésion de cinq centimètres va du poignet au petit doigt. Les cinq doigts de ma main gauche sont collés ensemble, à leur base.
Estropiée comme jamais je n'aurais pensé l'être un jour, j'étais perdue : comment faire pour vivre avec mes trois enfants ? La vie devint de plus en plus difficile au fur et à mesure de l'augmentation des prix due à l'inflation d'après-guerre. En avril 1947, alors que nous étions proches de la mendicité, le journal Chugoku Shimbun où mon mari travaillait nous sauva en me donnant du travail. Je n'oublierai jamais la joie que j'ai éprouvée ce jour-là.
Cinq ans ont passé depuis. Pour l'amour de mes enfants, je travaille toujours malgré la honte et l'humiliation que je ressens à l'idée de mon corps estropié et affreux.
Traduit en français par Françoise Verdenne.
Le texte anglais est à votre disposition sur demande.
26 mai 2006
1915 : Lettre d'Etienne Tanty dans les tranchées
Lundi 29 mars 1915
Je ne tarderai pas, je crois, à atteindre la limite extrême de l'abrutissement. je ne sais si c'est le temps ou quoi, mais je suis absolument incapable de rien faire. Je viens d'aller faire un tour dans la sape, au soleil, après le déjeuner; je suis resté un moment au Gros Chêne, d'où l'on a une belle vue sur la plaine, les bois, Corbeny et le plateau : c'est une des distractions des tranchées ! Il y a des anémones qui commencent à pousser sur la terre de la sape. Les petites feuilles que j'avais mises avant-hier, dans ma lettre, poussent après les branches du plafond, à l'intérieur du gourbi[1] !
Nous étions de garde, cette nuit, de minuit au matin. Il y avait clair de lune et il faisait un de ces vents froids, glacial, on se cachait complètement la tête dans la couverture, en battant la semelle dans la tranchée. Je me suis franchement rasé, bien que j'y ai roupillé un instant, d'autant plus que je n'arrivais pas à m'endormir hier au soir. Aussi, ce matin, je me suis rattrapé. Toujours le même temps : soleil et froid. Ça serait très chic (ô le drôle de mot, dans une tranchée !) pour aller faire un tour à Buc ou à Trianon, mais pour rester sur place !…
Les Boches sont toujours paisibles, seulement j'ai bien peur qu'avec cette bande d'imbéciles qui sont toujours à tirailler sans rime ni raison, comme des gosses qui font joujou avec des amorces, ils ne finissent par en avoir assez et envoyer quelques petits 77 pour les calmer. On le sait ! ça n'y fait rien: il y a des moments, il faut avouer que les procédés de D.T.[2] ne sont pas déplacés avec ces idiots-là. Il est d'ailleurs le premier pour ces tours-là. N'avait-il pas entrepris de faire tirer des sections entières en plein jour, sur un point quelconque ? Il voulait faire du tir pratique d'instruction ! Il n'a pas rebiffé à cette belle trouvaille. C'est avec sa rage de tirer, malgré les ordres du commandant et du capitaine, qu'il avait failli déchaîner un engagement à la route 44, si vous vous rappelez.
Ce soir, nous prenons la première partie de la nuit, aussi je vais aller dormir un peu tout à l'heure. Ainsi, demain, je serai mieux disposé pour écrire et j'en profiterai pour répondre à Marguerite[3]. Mais, vraiment aujourd'hui, je suis trop abruti. le vois, dans votre lettre du 26, que vous avez le cafard aussi. C'est un tort. Alors, je ne comprends pas de quel examen parle Balie[4] : elle se présente cette année ? À quelle époque ? C'est honteux cette question ! Mais je croyais que c'était sa première année de sixième ! Valmajour est déjà débarrassé; il peut se vanter d'avoir le filon, lui, et Eugénie aussi ! La guerre n'aura servi qu'à l'avancer et à lui faire de la place. Il ne va plus rester que lui et Aristide dans la commune; ça parait drôle.
Interruption pour cause de crapouillotage[5]. C'est ce que je vous disais tout à l'heure; malheureusement j'ai eu raison. je n'ai pas été long à cavaler dans l'abri que j'avais repéré dans ma promenade. Là, on a attendu. De cette affaire-là, je n'ai pas roupillé ni écrit. Et puis, ça fait toujours une sale impression quand on pense à autre chose. À causer de la bataille de Guise, à en rappeler et entendre parler et rappeler les détails, ça finit de me flanquer le cafard : Châtelet, Guise, Courgivaud, Montmirail, Courcy quand on y pense, c'est si affreux ‑ ça me glace. On en parle parfois, entre rescapés, parfois aussi, j'y pense – oh ! malgré moi. Les journées et les nuits de marche sans sommeil et sans nourriture, les heures d'immobilité, en section par quatre, derrière les crêtes, les nuits dans les bois, sous la pluie, sac au dos, avec les balles qui sifflaient partout... La soupe. Bonsoir.
[1] Le gourbi l’abri qui sert de lieu de repos.
[2] Le commandant de la section, surnommé Dérange-tout par ses hommes.
[3] La tante d’Etienne Tanty.
[4] La sœur d’etienne Tanty.
[5] Bombardement, dans le jargon des tranchées.
1870 : Hortense Charpentier
Ce témoignage était écrit au crayon de bois sur l'intérieur d'une porte d'armoire :
j'ai eu mon armoire le 1er premier septembre jour de st Gilles jeudi soir l'annee 1870 les prussiens sont venus en france, la guerre elle a commencé le 19 juillet l'année de la sécheresse année de malheur les prussiens sont arrivés le 19 septembre a Paris jour de foire du mois de septembre de la fin de l'année 1870 ils ont été dans la campagne ravagés tout ce qu'ils trouvaient,ils emmenaient tout, ils tuaient le monde ils leur coupaient les bras les jambes ils brulaient les maisons année de malheureux l'empereur été pris prisonnier le 6 septembre republic 1870
HORTENSE CHARPENTIER mort le 9 novembre 187... (illisible)
Qui était Hortense, où vivait-elle ?
1848 : Abolition définitive de l'esclavage
L’abolition de l’esclavage en France métropolitaine et d’Outre-Mer.
C'est grâce au soulèvement des esclaves aux Antilles et à l'action de la révolution française que le 4 février 1794 fut décrétée pour la première fois en Europe l'abolition de l'esclavage au nom de l'universalité du principe de la liberté. Mais le rétablissement de l'esclavage par Napoléon 1er a réintroduit dans les colonies une barbarie vaincue uniquement en Haïti par l'épopée victorieuse des esclaves révoltés. Il aura fallu attendra la révolution de février 1848 pour que le combat des abolitionnistes conduit par Victor Schoelcher aboutisse au Décret d'abolition définitive de l'esclavage.
La deuxième abolition de l'esclavage revêt un caractère de soudaineté comme la révolution de 1848 qui l'a amené. Les idées émancipatrices ont évolué parallèlement aux idées républicaines, et l'abolition est liée au succès politique des républicains. Cependant, c'est la tendance réformiste, soucieuse du maintien de l'ordre, qui domine parmi ces républicains. Si le principe de l'abolition est acquis, les modalités juridiques en sont confiées au futur gouvernement définitif. Cette politique attentiste est remise en cause par l'arrivée à Paris de Schoelcher, de retour du Sénégal, où il venait de faire une étude sur la condition des captifs.
Le 3 mars, Schoelcher, convoqué par Arago, convainc ce dernier de l'urgence de l'émancipation immédiate, et dès le lendemain est inauguré juridiquement le processus abolitionniste métropolitain qui comporte trois phases : le décret préparatoire, les travaux de la commission et les décrets d'abolition du 27 avril 1848.
Au cours de ses travaux, la commission soucieuse de très larges consultations, reçoit les avis et doléances de groupes divers : des colons de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Réunion, des représentants des chambres de commerce des ports, des spécialistes du problème sucrier, des députations de noirs et métisses. Les décrets non seulement mettent un terme à l'esclavage, mais aussi jettent les bases d'organisation et de fonctionnement de la nouvelle société libre, dans le but de garantir et de consolider cette liberté.
Le premier décret abolit l'esclavage en se référant à des principes de droit naturel, le respect de la raison et de la liberté primordiale de l'homme, principes fortement mis en relief par les philosophes du XVIIIe siècle, et principes initiateurs des idéaux de la république érigés en dogmes : liberté, égalité, fraternité. L'émancipation est générale, elle concerne tous les territoires français ; cependant elle n'est pas immédiate : elle devra être appliquée deux mois après la proclamation du décret dans la colonie concernée. Les colonies seront représentées à l'Assemblée Nationale ; tous les affranchis obtiennent avec la liberté le droit de citoyenneté française et le droit de vote. Le conseil colonial bastion de l'oligarchie esclavagiste est supprimé. Les colonies seront ainsi "purifiées de la servitude".
Le problème de l'indemnité à accorder aux colons est dissocié de l'émancipation, et confié aux futures délibérations de l'Assemblée Constituante. Et le décret sur le régime hypothécaire et l'expropriation forcée doit mettre fin aux anciens privilèges que les habitants avaient sur leurs créanciers et prévoit ainsi une libération de la terre, qui doit se faire parallèlement à celle des esclaves.
Un décret concerne l'assistance aux affranchis vieillards, infirmes et orphelins abandonnés ; la formation professionnelle de ces derniers est prévue et le sens de l'entraide et de la solidarité au niveau des travailleurs de l'habitation et sollicité en attendant la création des structures adéquates. Un certain nombre de décrets traitent de l'important problème de l'organisation du travail. Des ateliers nationaux de travail sont prévus. Contrairement aux sollicitations des colons exprimées dans l'adresse du conseil colonial au roi en 1847, le système de l'association forcée est écarté. Le travail devra être libre. Les affranchis devront abandonner les cases et jardins " à moins de convention contraire" avec les anciens maîtres. La mendicité et le vagabondage seront réprimés. Les conflits de travail entre propriétaires et travailleurs seront réglés par des jurys cantonaux présidés par les juges de paix du canton et composés pour moitié d'employeurs et d'employés. L'exhortation au travail sera stimulée par l'instauration de fêtes du travail, associées à un système de récompenses et de promotion sociale. D'autres décrets établissent des Caisses d'épargne pour les affranchis et des impôts : un impôt personnel équivalent à trois journées de travail, et un sur la consommation, le commerce et la fabrication des rhums et alcools divers. L'instruction des nouveaux affranchis est envisagée comme facteur d'épanouissement moral, sur les bases de la gratuité et de l'obligation de l'enseignement élémentaire ; cet enseignement devra mettre en relief l'importance des travaux agricoles.
Ainsi, cette nouvelle architecture de la société coloniale mise en place lors des travaux de la commission et exprimée dans les décrets du 27 avril 1848, profile un projet de société très moderne, fondé sur une véritable régénération matérielle et morale. Une oeuvre considérable née de l'application d'idéaux de justice, dans la trajectoire de la révolution républicaine, née aussi du souci d'équilibre entre la liberté et l'ordre, et du désir d'ouvrir largement les zones libérées à l'assimilation avec la métropole. Une oeuvre révolutionnaire et généreuse, dont l'application totale sera très difficile à réaliser, compte tenu des réalités du fait colonial.
Deux membres de la commission, Gatine et Perrinon sont chargés, comme commissaires généraux, de procéder à la promulgation du décret à la Guadeloupe et à la Martinique, et à l'organisation de la restructuration qui sous-tend l'application du décret. Avant leur arrivée dans ces deux îles, les révoltes d'esclaves forceront les gouverneurs locaux à prononcer officiellement l'émancipation : le 22 mai à la Martinique, le 27 mai à la Guadeloupe, le 10 juin en Guyane, avant l'arrivée des Commissaires de la République. L'abolition définitive à la Réunion sera promulguée le 20 décembre 1848, mettant fin à l'esclavage sur l'ensemble du territoire. La révolte des esclaves des colonies a provoqué non seulement une anticipation de l'abolition, mais aussi la suppression du délai de deux mois prévu par la législation du 27 avril entre la promulgation et l'émancipation effective.
Source bibliographique : Josette FALLOPE "Esclaves et Citoyens" (Sociétés d'Histoire de la Guadeloupe - Basse Terre 1992)
25 mai 2006
1848 : Une vieille lettre...
Voici une vieille lettre qui nous montre un aspect des relations familiales et bourgeoises, il y a 150 ans.
A Monsieur de Narp Nous ne savons toujours point ce qu’on fera de nous. On pense que les affaires d’Italie s’arrangeront à l’amiable. Dans ce cas on dissoudra probablement l’armée des Alpes et nous rentrerons chacun chez nous. Peut-être le 3ème régiment quitterait-il Valence pour venir tenir garnison à Lyon. Une très grande fortune ne me tente pas; je crois qu’au temps où nous vivons, c’est plutôt une charge qu’une cause de bonheur; je ne désire que ce qu’il me faut pour vivre à l’aise et pourvoir à l’éducation des enfants. Lorsque je serai Capitaine je toucherai un peu plus de 3000 F par an, si vous me trouviez une femme bonne, bien élevée, d’un bon caractère et qui m’apportat 5000 F de rente, ce serait une heureuse occasion. Je me rapporte à toi, ma bonne Laure, pour me trouver une petite femme bien gentille; tu sais ce qu’il me faut; quand tu l’auras trouvée, écris-le moi. Je commence à devenir vieux. J’ai déjà une masse de cheveux gris. Adieu, je vous embrasse bien tendrement mon cher Papa et ma chère Maman et aussi mes bonnes sœurs. Écrivez-moi toujours à Fontaines jusqu’à nouvel ordre. Auguste
Rue de Vaugirard 71
A Paris
Fontaines le 11 septembre 1848
Mon bien cher Père,
Votre dernière lettre, mon cher Père, m’a mis le mariage en tête, ce serait être parfaitement égoïste que de prendre cause de tous ces évènements pour éviter les charges et les devoirs de la famille. Si par hasard, vous trouviez une bonne occasion, je vous donne mon plein consentement; j’ai bien des défauts mais je me crois parfaitement capable de rendre une femme heureuse. Quant à la question de religion, je ne veux pas me faire meilleur que je ne suis, cependant je parle franchement en disant que j’ai été élevé religieusement et que ces premières croyances, de mon enfance, je les garderai toute ma vie. J’ai toujours reçu avec émotions les impressions religieuses et vivant avec une femme bonne pieuse, il me semble que je serais heureux de faire comme elle.
1850 : Réglement intérieur d'une entreprise
REGLEMENT INTERIEUR FIXANT LES CONDITIONS DE TRAVAIL DES EMPLOYES DE BUREAU
1. Piété, propreté et ponctualité font la force d'une bonne affaire.
2. Notre firme ayant considérablement réduit les horaires de travail, les employés de bureau n'auront plus à être présents que de 7 h du matin à 6h du soir et ce, les jours de semaine seulement.
3. Des prières seront dites chaque matin dans le grand bureau. Les employés de bureau y seront obligatoirement présents.
4. L'habillement doit être du type le plus sobre. Les employés de bureau ne se laisseront pas aller aux fantaisies des vêtements de couleurs vives. Ils ne porteront pas de bas non plus à moins que ceux ci ne soient convenablement raccommodés.
5. Dans les bureaux, on ne portera ni manteau ni pardessus. Toutefois, lorsque le temps sera particulièrement rigoureux, les écharpes, cache-nez et calottes seront autorisés.
6. Notre firme met un poêle à la disposition des employés de bureau. Le charbon et le bois devront être enfermés dans le coffre destiné à cet effet Afin qu'ils puissent se chauffer, il est recommandé à chacun des membres du personnel d'apporter chaque jour quatre livres de charbon pendant la saison froide.
7. Aucun employé ne sera autorisé à quitter le bureau sans la permission de Monsieur le Directeur. Les appels de la nature seront cependant permis. Aussi, pour y céder, les membres du personnel pourront utiliser le jardin au-dessous de la seconde grille. Bien entendu, cet espace devra être tenu dans un ordre parfait.
8. Il est strictement interdit de parler pendant les heures de bureau.
9. La soif de tabac, de vin ou d'alcool est une faiblesse humaine et, comme telle, est interdite à tous les membres du personnel.
10. Maintenant que les heures de travail ont été énergiquement réduites, la prise de nourriture est encore autorisée entre 11 h 30 et midi mais, en aucun cas, le travail ne devra cesser pendant ce temps.
11. Les employés de bureau fourniront leurs propres plumes. Un taille-plumes est disponible, sur demande, chez Monsieur le Directeur.
12. Un senior, désigné par Monsieur le Directeur, sera responsable du nettoyage et de la propreté de la grande salle ainsi que du bureau directorial. Les juniors et les jeunes se présenteront chez Monsieur le Directeur quarante minutes avant les prières et resteront après l'heure de fermeture pour procéder au nettoyage. Brosses, balais, serpillières et savons seront fournis par la Direction.
13. Augmentés dernièrement, les nouveaux salaires sont les suivants -cadets (jusqu'à onze ans) 0,50F -juniors (jusqu'à quatorze ans): 1, 45 F - employés 7,50 F - seniors (après quinze ans de maison): 14, 50 F.
Les propriétaires reconnaissent et acceptent la générosité des nouvelles lois du travail, mais attendent du personnel un accroissement considérable du rendement en compensation de ces conditions presque utopiques.
Chaumont, le 15 juin 1850
Déclaration des Droits de l'Homme
Déclaration universelle des droits de l’homme Proclamée par les Nations Unies le 10 décembre 1948
Préambule
Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de lafamille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde,
Considérant que la méconnaissance et le mépris des droits de l’homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l’humanité et que l’avènement d’un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère, a été proclamé comme la plus haute aspiration de l’homme,
Considérant qu’il est essentiel que les droits de l’homme soient protégés par un régime de droit pour que l’homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l’oppression,
Considérant qu’il est essentiel d’encourager le développement de relations amicales entre nations,
Considérant que dans la Charte, les peuples des Nations Unies ont proclamé à nouveau leur foi dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité des droits des hommes et des femmes, et qu’ils se sont déclarés résolus à favoriser le progrès social et à instaurer de meilleures conditions de vie dans une liberté plus grande,
Considérant que les Etats Membres se sont engagés à assurer, en coopération avec l‘Organisation des Nations Unies, le respect universel et effectif des droits de l’homme et des libertés fondamentales,
Considérant qu’une conception commune de ces droits et libertés est de la plus haute importance pour remplir pleinement cet engagement,
l’Assemblée Générale proclame
La présente déclaration universelle des droits de l’homme comme l’idéal commun à atteindre par tous les peuples et toutes les nations afin que tous les individus et tous les organes de la société, ayant cette Déclaration constamment à l’esprit, s’efforcent, par l’enseignement et l’éducation, de développer le respect de ces droits et libertés et d’en assurer par des mesures progressives d’ordre national et international, la reconnaissance et l’application universelles et effectives, tant parmi les populations des Etats Membres eux-mêmes que parmi celles des territoires placés sous leur juridiction.
Article premier - Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.
Article 2 - Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique ou de toute autre opinion, d’origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation.
De plus, il ne sera fait aucune distinction fondée sur le statut politique, juridique ou international du pays ou du territoire dont une personne est ressortissante, que ce pays ou territoire soit indépendant, sous tutelle, non autonome ou soumis à une limitation quelconque de souveraineté.
Article 3 - Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne.
Article 4 - Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude ; l’esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes.
Article 5 - Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.
Article 6 - Chacun a le droit à la reconnaissance en tous lieux de sa personnalité juridique.
Article 7 - Tous sont égaux devant la loi et ont droit sans distinction à une égale protection de la loi. Tous ont droit à une protection égale contre toute discrimination qui violerait la présente Déclaration et contre toute provocation à une telle discrimination.
Article 8 - Toute personne a droit à un recours effectif devant les juridictions nationales compétentes contre les actes violant les droits fondamentaux qui lui sont reconnus par la Constitution ou par la loi.
Article 9 - Nul ne peut être arbitrairement arrêté, détenu ou exilé.
Article 10 - Toute personne a droit, en pleine égalité, à ce que sa cause soit entendue équitablement et publiquement par un tribunal indépendant et impartial, qui décidera, soit de ses droits et obligations, soit du bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle.
Article 11
(1) Toute personne accusée d’un acte délictueux est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été légalement établie au cours d’un procès public où toutes les garanties nécessaires à sa défense lui auront été assurées.
(2) Nul ne sera condamné pour des actions ou omissions qui, au moment où elles ont été commises, ne constituaient pas un acte délictueux d’après le droit national ou international. De même, il ne sera infligé aucune peine plus forte que celle qui était applicable au moment ou l’acte délictueux a été commis.
Article 12 - Nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d’atteintes à son honneur et à sa réputation. Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes.
Article 13
(1) Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat.
(2) Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.
Article 14
(1) Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays.
(2) Ce droit ne peut être invoqué dans le cas de poursuites réellement fondées sur un crime de droit commun ou sur des agissements contraires aux buts et aux principes des Nations Unies.
Article 15
(1) Tout individu a droit à une nationalité.
(2) Nul ne peut être arbitrairement privé de sa nationalité, et du droit de changer de nationalité.
Article 16
(1) A partir de l’âge nubile, l’homme et la femme, sans aucune restriction quant à la race, la nationalité ou la religion, ont le droit de se marier et de fonder une famille. Ils ont des droits égaux au regard du mariage, durant le mariage et lors de sa dissolution.
(2) Le mariage ne peut être conclu qu’avec le libre et plein consentement des futurs époux.
(3) La famille est l’élément naturel et fondamental de la société et a droit à la protection de la Société et de l’Etat.
Article 17
(1) Toute personne, aussi bien seule qu’en collectivité, a droit à la propriété.
(2) Nul ne peut être arbitrairement privé de sa propriété.
Article 18 - Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites.
Article 19 - Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit.
Article 20
(1) Toute personne a droit à la liberté de réunion et d’association pacifiques.
(2) Nul ne peut être obligé de faire partie d’une association.
Article 21
(1) Toute personne a le droit de prendre part à la direction des affaires publiques de son pays, soit directement, soit par l’intermédiaire de représentants librement choisis.
(2) Toute personne a droit à accéder, dans des conditions d’égalité, aux fonctions publiques de son pays.
(3) La volonté du peuple est le fondement de l’autorité des pouvoirs publics ; cette volonté doit s’exprimer par des élections honnêtes qui doivent avoir lieu périodiquement, au suffrage universel égal et au vote secret ou suivant une procédure équivalente assurant la liberté du vote.
Article 22 - Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale ; elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité, grâce à l’effort national et à la coopération internationale, compte tenu de l’organisation et des ressources de chaque pays.
Article 23
(1) Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage.
(2) Tous ont droit, sans aucune discrimination, à un salaire égal pour un travail égal.
(3) Quiconque travaille a droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité humaine et complétée s’il y a lieu, par tous autres moyens de protection sociale.
(4) Toute personne a le droit de fonder avec d’autres des syndicats et de s’affilier à des syndicats pour la défense de ses intérêts.
Article 24 - Toute personne a droit au repos et aux loisirs et notamment à une limitation raisonnable de la durée du travail et à des congés payés périodiques.
Article 25
(1) Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d’invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté.
(2) La maternité et l’enfance ont droit à une aide et à une assistance spéciales. Tous les enfants, qu’ils soient nés dans le mariage ou hors mariage, jouissent de la même protection sociale.
Article 26
(1) Toute personne a droit à l’éducation.L’éducation doit être gratuite, au moins en ce qui concerne l’enseignement élémentaire et fondamental. L’enseignement élémentaire est obligatoire. L’enseignement technique et professionnel doit être généralisé ; l’accès aux études supérieures doit être ouvert en pleine égalité à tous en fonction de leur mérite.
(2) L’éducation doit viser au plein épanouissement de la personnalité humaine et au renforcement du respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Elle doit favoriser la compréhension, la tolérance et l’amitié entre toutes les nations et tous les groupes raciaux ou religieux, ainsi que le développement des activités des Nations Unies pour le maintien de la paix.
(3) Les parents ont, par priorité, le droit de-choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants.
Article 27
(1) Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent.
(2) Chacun a droit à la protection des intérêts moraux et matériels découlant de toute production scientifique, littéraire ou artistique dont il est l’auteur.
Article 28 - Toute personne a droit à ce que règne, sur le plan social et sur le plan international, un ordre tel que les droits et libertés énoncés dans la présente Déclaration puissent y trouver plein effet.
Article 29
(1) L’individu a des devoirs envers la communauté dans laquelle seule le libre et plein développement de sa personnalité est possible.
(2) Dans l’exercice de ses droits et dans la jouissance de ses libertés, chacun n’est soumis qu’aux limitations établies par la loi exclusivement en vue d’assurer la reconnaissance et le respect des droits et libertés d’autrui et afin de satisfaire aux justes exigences de la morale, de l’ordre public et du bien-être général dans une société démocratique.
(3) Ces droits et libertés ne pourront, en aucun cas, s’exercer contrairement aux buts et aux principes des Nations Unies.
Article 30 - Aucune disposition de la présente Déclaration ne peut être interprétée comme impliquant pour un Etat, un groupement ou un individu un droit quelconque de se livrer à une activité ou d’accomplir un acte visant à la destruction des droits et libertés qui y sont énoncés.
23 mai 2006
Instruments de torture
Document non daté, composé et tiré pour L'Hostel des III Mailletz, 10 rue Saint Julien le Pauvre, avec des dessins à la plume de M. Nicolas, dans les Ateliers "GENESIA", 22 rue Madiraa, Courbevoie, Seine
(Texte réécrit en français actuel pour une meilleure lisibilité - Françoise)
L'hôtel et Auberge des Trois Maillets, maison historique bâtie au douzième siècle au coeur du quartier latin, en face de l'église Saint-Julien-le-Pauvre, fut, dès sa construction, une maison de premier ordre. Le cartulaire de l'université de Paris nous apprend qu'après chaque assemblée dans cette église, siège de l'Université, les Maîtres-Régents se rendaient à l'auberge des Maillets pour y manger et boire. Elle fut la demeure de personnages célèbres : Robert de Tuillière, examinateur au Chasteller, Guillaume de Champignolle, 1389, Jacques de Fontenay au 15ème siècle, Guillaume de la Ruelle, Jéhan le Tellier (fin 16ème siècle), Charles de Blois, écuyer du roi en 1760.
Sous cet hôtel existent deux étages superposés de caveaux : le premier de style gothique date de la construction de l'immeuble (douzième siècle), le deuxième étage, de style roman, remonte au quatrième siècle, époque à laquelle Constance Chlore fit construire le Palais des Thermes (dont les ruines sont actuellement comprises dans le Musée de Cluny) avec ses immenses souterrains aboutissant aux berges de la Seine. Ces caveaux s'étendent sous l'ancienne demeure d'Isaac de Laftemas, Lieutenant-Général de Police sous Richelieu et firent vraisemblablement partie des célèbres cachots du Petit Châtelet. On ne pouvait trouver cadre mieux approprié pour présenter une collection d'instruments de torture tels que ceux employés depuis les débuts du Moyen-Age jusqu'à la Révolution.
Avant la généralisation du droit romain en France, on avait recours à des épreuves barbares ainsi qu'à des combats judiciaires pour s'assurer de la culpabilité d'un accusé. De ces Ordalies, ou Jugement de Dieu, était exclue toute idée d'Instruction et l'équité cédait au hasard, à la force ou à la fraude : l'épreuve de l'eau consistait à précipiter l'accusé, pieds et poings liés, dans une rivière ; selon que le corps surnageait ou s'enfonçait, il était coupable ou innocent. L'épreuve de l'huile consistait pour être innocent à retirer le bras indemne d'une chaudière remplie d'huile bouillante. Le vainqueur d'un combat judiciaire (un duel) était déclaré innocent. Fait incroyable : les accusés pouvaient se faire remplacer ! Saint-Louis, en n'admettant plus que les preuves par témoins, donna ses premières bases à la justice, mais, pendant cinq siècles encore, elle fit de la cruauté son principal appui.
Sous l'ancien droit, la Question ou Torture n'était pas admise en matière civile, mais elle était de règle dans l'enquête criminelle contre tout accusé de meurtre, incendie, viol, trahison, pillage, contrebande, etc. C'était le moyen dont se servaient les Juges pour faire avouer à un accusé un crime même supposé, pour arracher un témoignage, ou le nom d'un complice. La question faisant partie des actes de la procédure, un criminel, malgré ses aveux, devait subir la torture. La question était appliquée en présence d'un lieutenant-criminel, d'un autre juge et d'un greffier ; elle comportait trois interrogatoires : avant d'être lié, pendant les tourments et après la torture, sur le matelas où l'on plaçait le malheureux pour le faire revenir à lui. L'accusé subissait une première question, puis une seconde si le jugement le condamnait, pour lui faire révéler les noms de ses complices. Le greffier portait sur son procès verbal les moindres faits, jusqu'aux plaintes, cris, contorsions, défaillances des accusés.
En 1670, une ordonnance rappela que la durée de la torture ne devait pas aller jusqu'à la mort, et on adjoignit au Tribunal un médecin ou un barbier chargé d'éviter que le patient ne rendit l'âme. En effet, des accusés mouraient au milieu des tourments ou en restaient estropiés : près de Lyon, l'un eu l'épaule gauche séparée du corps et des membres brisés ; un autre eut les jambes à tel point brûlées qu'il fallut les lui couper et, l'interrogatoire ne pouvant se poursuivre, il fut renvoyé et vécut ainsi pendant trente années. Un autre encore eut les doigts de pieds si cruellement brûlés qu'il s'en arracha les os avec des tenailles. Pour ce dernier, il n'existait aucune preuve absolue des accusations portées contre lui. Les tourments ne devaient pas dépasser une heure, mais cette prescription n'était pas observée : en 1757, Damiens demeura deux heures et quart à la torture ; à Rouen, la veuve Cornu la subit plus de huit heures, eut les pouces écrasés et ne put signer le procès-verbal.
Jusqu'à la Révolution, le siège de la Justice Royale se tenait au Châtelet qui était la résidence du Prévôt. Il y eu en outre, dans tout le Royaume, jusqu'à treize Cours souveraines de Justice ou Parlements, qui avaient même autorité et mêmes attributions judiciaires que le Parlement de Paris.
Voici les procédés de torture et les appareils employés en France le plus fréquemment, expliqués et décrits brièvement car il est impossible de détailler en quelques pages tous les instruments qui, pour atteindre à peu près le même but légal, prenaient dans chaque Parlement des formes différentes et qui se modifiaient avec les époques. De la lecture des pages qui suivent, il faut donc retenir surtout ce qui était le mode légal de torture plutôt que la stricte description d'un appareil.
L'extension fut certainement la torture la plus employée ; elle eut, comme toutes les autres, plusieurs appellations. Pour le supplice du Tour, à Lyon, on opérait ainsi : le patient, étendu à terre, était attaché par les mains à des anneaux fixés dans la muraille ; il était alors violemment tiré par les pieds, au moyen d'une corde enroulée sur un tourniquet jusqu'à dislocation des membres. Un barbier remettait les membres et l'accusé était interrogé ; selon ses réponses, les juges faisaient reprendre ou non la question. Dans toute la région de Nancy, l'extension par l'Echelle était particulièrement cruelle. L'accusé ayant les pieds fixés au dernier échelon d'une échelle et les mains attachées par une corde s'enroulant sur un tourniquet placé à l'autre extrémité de l'échelle, le corps était ainsi mis en extension, puis un trapèze en bois était placé entre son dos et les montants de l'échelle. Cette torture était parfois augmentée par l'ingestion forcée d'un certain nombre de pintes d'eau. Si les réponses du patient n'étaient pas satisfaisantes pour ses juges, le "tourmenteur" glissait sous ses membres désarticulés des triangles de bois qui s'enfonçaient profondément dans les chairs. A Avignon, l'accusé était était suspendu par les poignets avec un boulet attaché à chaque pied. A Vitry-Le-François, le condamné était placé sur une table, les pieds et les mains attachés par des cordes dont les extrémités s'enroulaient sur des tours fixés à chacun des bouts de la table. Par le fait de la tension des cordes, le corps s'élevait. Pour la question extraordinaire réservée aux condamnés, on ajoutait une pierre de 25 livres à chaque pied, ce qui obligeait à une tension encore plus grande pour que le corps resta tendu au-dessus de la table. A Chartres, pour les condamnés à mort, la tension du corps et de la corde devait pouvoir élever du sol un poids de 450 livres. A Montargis, l'extension se faisait les mains attachées derrière le dos, provoquant la dislocation des épaules.
Le supplice de l'Estrapade avait aussi pour but la dislocation des membres. A Orléans, le patient était élevé de terre par les mains attachées derrière le dos ; pour la question "ordinaire", un poids de 180 livres était attaché au pied droit, et pour la question extraordinaire, ce poids était remplacé par un autre de 250 livres ; le patient était descendu en trois chutes successives à arrêts brusques. A Saint-Pierre-le-Moutier, les mains étaient attachées au-dessus de la tête mais le poids fixé aux pieds était tellement lourd qu'il arriva des accidentes mortels ; une femme eut la main arrachée. A Mâcon, le patient avait les mains liées derrière le dos et était soulevé, un poids de 60 livres attaché à ses pieds pour la question ordinaire et de 175 livres pour l'extraordinaire. A Beaugé les poids étaient plus ou moins lourds suivant la résistance du patient à s'accuser. En outre, de violentes secousses augmentaient la douleur. A Laval, la Flèche et Angers seulement l'estrapade se donnait sans poids. Dans certains Parlements, on poussait la cruauté jusqu'à suspendre les poids aux orteils seuls ; avec un bâton, on donnait parfois des coups sur la corde qui soutenait le patient : les vibrations de celle-ci augmentaient considérablement la douleur. En Normandie un tourniquet était scellé au sol de la salle de torture ; la corde qui se déroulait du tourniquet passait dans une poulie vissée à une poutre du plafond ; à son extrémité était accrochée une tenaille à mâchoires plates appelée "grésillons". Au moyen du tourniquet, l'accusé - les mains jointes derrière le dos - était lentement soulevé de terre, tenu seulement par les pouces pincés dans les "grésillons" à la hauteur de l'ongle. On descendait et détachait le patient lorsqu'il se décidait à parler ; on le remontait aussitôt s'il revenait sur sa décision.
L'application des "brodequins" ou "escarpins" laissait estropiés ceux qui y avaient été soumis. La simplicité de l'appareil le fit surtout servir dans les endroits où la Justice opérait rarement : il se composait de quatre planchettes en bois dur, de huit coins et de cordes. L'accusé avait les jambes placées verticalement, chacune d'elles serrée entre deux planchettes ; ses deux jambes ainsi encadrées étaient fortement ligotées. Pour la question ordinaire on enfonçait entre les planchettes du milieu deux coins à la hauteur du genou et deux autres à la hauteur des chevilles ; pour la question extraordinaire, le nombre de coins était doublé. Les accusés soumis à cette torture avaient les os brisés aux jointures. Dans le Midi de la France, la torture avait un caractère plus cruel : le nombre des coins était de sept et neuf, ce qui augmentait la durée des "tourments", le patient étant interrogé après chaque coin enfoncé.
Les redoutables souffrances causées par le feu et par la chaleur ne devaient pas manquer d'attirer l'attention de l'esprit cruel des tortionnaires ; nous retrouvons en effet, toutes une série de tortures par le feu, épouvantables et légales !
La plus simple de ces tortures consistait à farie asseoir le patient devant un grand feu de bois, dans un fauteuil dont les bras servaient à immobiliser ceux du patient ; ses jambes étaient étendues de façon à présenter à la flamme la plante des pieds appuyés sur une plaque de fer. L'accusé était "approché" du feu jusqu'à huit fois, selon ses réponses. A Autun, on employait l'huile bouillante. Le torturé, chaussé de hautes bottes en cuir spongieux, était ligotté sur un banc près d'un grand feu au-dessus duquel on faisait bouillir l'huile qui devait être versée petit à petit sur les bottes ; celles-ci s'imprégnaient d'huile qui traversait le cuir et brûlait pieds et jambes de l'accusé. La chaleur était tellement forte qu'il arriva que l'huile prit feu au-dessus des bottes. La durée de cette torture vairait de une à deux heures. Les "Mèches" étaient employées pour la question extraordinaire : on plaçait des mèches soufrées entre les doigts des mains et des pieds du patient ; on lui faisait subir un interrogatoire avant l'allumage des mèches de chaque main et de chaque pied.
A Avignon, une torture tout à fait spéciale appelée "veille" était employée pour la question. L'accusé était placé à cheval sur un chevalet, les mains liées derrière le dos par une corde passant dans une poulie scellée au sol. Le corps reposant seulement sur le coccix, le patient s'évanouissait rapidement. Un médecin le faisait alors coucher sur un lit et lui donnait des réconfortants pour le faire revenir à lui, afin qu'il puisse être placé de nouveau sur le chevalet. On faisait alterner ainsi, durant six heures, la torture et les bons soins.
Il faut noter encore une sorte de "grésillons" qui servait à écraser les secondes phalanges des pouces de la main et du pied entre deux tiges de fer serrées par un écrou. La "Mordache" était une longue tenaille qui servait à "mordre" le genou ; cette torture était réservée aux femmes et leur était appliquée à trois reprises.
Après la question, les accusés reconnus coupables subissaient, comme châtiment, des peines terribles : le fouet ; le chevalet, genre de "veille" ; l'ablation des oreilles, peine appliquée aux voleurs ; l'extraction des dents ; la privation d'un oeil ou des deux yeux, crevés avec un fer froid ou rougi, ou cuits devant la braise ardente, ou arrachés, peine réservée aux incendiaires, pilleurs d'églises. Les blasphémateurs avaient la langue coupée ou arrachée. Les régicides avant d'être mis à mort, avaient le poing coupé ou brûlé.
Il y eut plusieurs sortes de peines capitales. La décapitation, réservée à la noblesse, n'était pas infamante ; le condamné recevait debout le coup d'épée qui lui tranchait la tête. Les malfaiteurs étaient condamnés à la pendaison ainsi que les nobles pour crimes importants : le bourreau, suspendu par les mains en haut de la potence, accélérait la strangulation en appuyant ses pieds sur les mains liées du pendu. Les sorciers étaient brûlés ; par faveur, ils pouvaient être étranglés avant. Le supplice de la roue était réservé aux voleurs de grands chemins. Le supplicié étant préalablement attaché sur une croix de Saint-André, on lui brisait les os avec une barre de fer ; parfois il était achevé par des coups de barre sur l'estomac avant d'être exposé sur une roue montée horizontalement. L'écartèlement fut appliqué à Ravaillac et à Damiens. Ravaillac fut "condamné à subir la question extraordinaire, à être tenaillé avec des pinces aux mamelles, aux bras, aux cuisses, aux mollets ; puis avoir la main droite brûlée ; sur les plaies sera versé du plomb fondu, de l'huile de la poix et du souffre brûlants, son corps sera écartelé par quatre chevaux puis brûlé, réduit en cendres qui seront répandues au vent" - Damiens encore en vie et son corps résistant aux efforts des chevaux, a les tendons des membres coupés après deux heures de supplice.
Toutes ces descriptions d'actes de sauvagerie font vivre à nos cerveaux civilisés du vingtième siècle un cauchemar horrifié, mais ces supplices pour lesquels, de nos jours, on ne trouve plus d'épithète, n'étaient-ils pas en rapport étroit avec la mentalité de ces siècles passés, si l'on en juge par ce fait incroyable : la populace se serait ruée sur les lambeaux du cadavre de Ravaillac pour en mordre la chair !
Signé : L.A.










