31 mai 2006
"Au fond du labo à gauche" par Edouard LAUNET
A la fois drôle et instructif, à ne pas rater !
Au fond du labo à gauche par Edouard LAUNET © Editions du Seuil, septembre 2004
Edouard Launet a été ingénieur et journaliste scientifique avant de devenir reporter au service Culture du quotidien Libération.
La science étant beaucoup trop sérieuse pour qu'on la laisse aux savants, l'auteur de ce livre a courageusement entrepris d'éplucher la presse scientifique en quête de ce qu'il nomme la « science Champagne ».
Ayant appris les meilleures façons de se suicider avec des feux d'artifice, d'analyser aux rayons X de la barbe à papa et d'étudier scientifiquement l'odeur de la girafe, le lecteur pourra s'attaquer à des problèmes cruciaux dont la portée, trop souvent, lui échappe — un coup de foudre amoureux est-il décelable au scanner ? Un accélérateur de particules peut-il servir d'horaire des marées ? Une bretelle de soutien-gorge peut-elle ne pas glisser? — pour finalement déboucher sur des faits que nous serions condamnés, sans la science, à ignorer : le pourcentage d'admissions aux urgences dû à des chutes de noix de coco est de 2,5 en Papouasie, et de 3,4 aux îles Salomon,
29 mai 2006
Citation de Léonard de VINCI
"Le plus petit des félins est une oeuvre d'art".
Léonard de Vinci
"Les cinq personnes que j'ai rencontrées là-haut" par Mitch ALBOM
Très bon livre pour tous ceux qui s'intéressent à l'au-delà.
LES CINQ PERSONNES QUE J’AI RENCONTREES LA-HAUT par Mitch ALBOM © Oh Editions, 2004
« Un livre dont la puissance d'écriture secoue le lecteur tout en le réconfortant. » Janet Maslin, The New York Times
Cinq personnes que vous avez croisées de votre vivant vous attendent là-haut. Leur sort est intimement lié au vôtre, et pourtant vous ne les connaissez pas forcément. Ces cinq rencontres, belles ou terribles, vous révéleront les fils invisibles qui nous relient tous les uns aux autres.
Ignorant tout cela, le vieil Eddie, chargé de l'entretien des manèges d'une fête foraine, fait ses premiers pas là-haut. Au fil des rencontres qui lui sont destinées, il découvrira les clefs de la vérité pour plonger enfin dans une bienfaisante éternité.
Nous avons tous notre petite idée sur le Ciel. Cette histoire est racontée pour que les gens qui ont pu croire leur passage sur terre sans importance se rendent au contraire compte qu'ils en ont eu beaucoup, et aussi combien ils ont été aimés.
Mitch Albom est l'auteur de best-sellers aux succès internationaux. Il est resté sur la liste des best-sellers du New York Times pendant quatre années ininterrompues. Mitch Albom vit avec son épouse à Franklin, Michigan.
Citation de Pierre BOTTERO
"Les écrivains dansent sur leur plume, leurs mots sont des ballets qu'ils offrent à leurs lecteurs"
Pierre BOTTERO
Dis Maman (Anonyme)
Dis, maman, dis-moi
Dis, maman, dis-moi si c'est vrai ?
J'ai vu à la télévision des enfants qui saignaient
Dis, maman, dis moi que c'est un film que ce n'est pas vrai
J'ai vu aussi plein d'enfants qui pleuraient
Mon petit, j'aimerais te dire que ce n'est pas vrai
Mais hélas ce n'est pas un film, c'est la réalité
Dis, maman, dis-moi, pourquoi, il y a des gens qui sont noirs ?
Et dis moi, pourquoi, il y en qui ont des yeux bridés ?
Dis-moi pourquoi, il y a des gens qui ne peuvent pas marcher ?
Dis maman, pourquoi, il y a des gens qui restent dehors le soir ?
Mon petit, tout le monde ne se ressemble pas, pourtant personne n'est différent
Simplement, il faut apprendre à ne pas regarder les gens autrement
Dis maman, comment on fait pour voir les gens pareils ?
S'il y en a qui sont blancs et les autres noirs, ils ne sont pas pareils
Ecoute, mon petit, ferme très fort les yeux, pose tes mains sur mon visage
Tout doucement, comme si tu voulais me faire une caresse
Promène tes doigts sur mes cheveux, mes yeux, mon nez, sur tout mon visage
Tes doigts ne peuvent pas te dire la couleur de ma peau ni de ma tresse
Alors maman quand on ferme les yeux on est tous pareils ?
Les noirs, les blancs, même ceux qui ont les yeux bridé sont pareils ?
Oui mon bébé, nous sommes tous pareils, si nous savons regarder
Ce qui compte ce n'est pas la couleur de la peau ou la forme des yeux
C'est de savoir les regarder avec ton coeur, lui seul sait la vérité
Et quand tu verras des enfants saigner ou pleurer, va près d'eux
Alors nos yeux disent des mensonges, et le coeur dit la vérité
Pourquoi on est pas tous aveugles, ce serait plus facile
Il n'y aurait plus d'enfant pour pleurer ou saigner
Comment je fais pour regarder avec mon coeur, ce n'est pas facile
Mon petit, quand tu regardes quelqu'un, il ne faut pas oublier qu'il est comme toi
Qu'il soit noir, blanc, les yeux bridés, sur une chaise roulante, il est comme toi
Il a des joies et des chagrins, il a un coeur comme le tien
Ce qui est important c'est ce qui est dans ton c½ur, le même amour que le mien
Tu sais, j'ai compris maman, tout le monde a un coeur
Alors il faut fermer les yeux, et regarder avec son coeur
1945 : Hiroshima et Nagasaki - Témoignages
Témoignages extraits du document "Give me water"
publié en 1976 au Japon
par A Citizens' Group to Convey Testimonies of Hiroshima and Nagasaki.
Michiko Ogino, âgée de 10 ans, touchée à 1,5 km du point d'impact
C'était une claire journée d'été, au ciel sans nuages. Je jouais à l'étage de la maison avec mes sœurs. Mère était partie dans notre champ, pour cueillir des aubergines. En partant, elle nous avait dit : "Faites du feu dans le four à 11 heures". Mais nous étions tellement absorbées par notre jeu que même quand l'horloge sonna onze heures, aucune de nous ne se leva.
Tout à fait par hasard, je regardais par la fenêtre quand il y eut une sorte d'éclair. "Oh !" m'exclamai-je… Je chancelai, et le moment d'après, j'étais coincée sous la maison. Impossible de bouger. Plus j'essayais de me dégager, plus j'avais mal. Je devais rester immobile et attendre le bon moment. Puis je vis mes deux sœurs à l'extérieur. J'étais si heureuse ! Remplie de joie je leur criai "A l'aide ! A l'aide !". Elle m'entendirent, accoururent immédiatement auprès de moi et essayèrent de me tirer. Mais le treillis de bambous qui soutenait le mur de terre nous séparait. Qu'on le tire ou qu'on le pousse, rien ne pouvait le bouger. Ma sœur aînée m'encouragea d'une voix tremblante : "Sois patiente, Mère et Père vont bientôt revenir. Je vais chercher quelqu'un pour nous aider, compris ?". Et elle partit en courant.
Je pouvais voir une petite partie du monde extérieur à travers le treillis de bambous. Je regardais, les yeux grands ouverts, attendant le retour de ma mère et de mon père.
Un moment plus tard, ma sœur aînée revint en courant avec plusieurs pêcheurs. Grâce à eux, je fus sauvée.
Debout, dehors, je fus très surprise. Cette journée de sérénité était devenue une journée de terreur, et de noirs nuages tourbillonnaient dans le ciel.
Je chancelai et essayai de marcher vers l'abri anti-raids aériens. C'est alors que j'entendis un faible cri venant de dessous la maison. "Au secours ! Aidez-moi !". C'était la voix de mon jeune frère. Ma sœur aînée était la première à avoir entendu son cri. Elle courut immédiatement dans la direction d'où il venait, et tira mon frère après avoir enlevé un tas de tuiles.
C'est alors que de la direction opposée, on entendit crier un bébé. C'était la voix de ma petite sœur, âgée de deux ans, piégée par les murs tombés sur elle. Je me dépêchai d'aller à cet endroit et je la trouvai en train de hurler, les jambes coincées sous une énorme poutre. Avec l'aide des pêcheurs, nous essayâmes de soulever la poutre, mais elle ne bougea pas d'un millimètre. Souffrant de ses jambes, ma sœur pleurait et se tortillait, se débattant avec ses bras. Que pouvions-nous bien faire ? Les pêcheurs abandonnèrent leurs efforts. "Nous n'y arrivons pas". Certains voisins vinrent leur demander de l'aide, et ils partirent vers une maison voisine, écroulée, pour sauver d'autres personnes enterrées dessous. Seuls, nous, les enfants, restèrent là.
Mais qu'est-ce que Mère pouvait bien faire dans les champs ? Je t'en prie, je t'en prie, reviens ! Et pourquoi Père ne revenait-il pas ? Les jambes de ma petite sœur allaient être écrasées… J'étais complètement perdue, et la seule chose que je pouvais faire, c'était regarder au loin, en me dressant sur la pointe des pieds.
C'est alors que je vis, à quelque distance, quelqu'un courir dans notre direction. Echevelée. Une femme. Elle semblait nue. Son corps était rouge. Elle nous appela à voix haute.
Oh mon dieu ! C'était ma mère. "Mère !". Nous étions tellement rassurés !
Ici et là, des maisons commencèrent à prendre feu.
L'un de nos voisins apparut, semblant venir de nulle part, et tira la poutre de toutes ses forces, essayant de la soulever pour dégager les jambes de ma sœur. Mais la poutre demeura aussi stable que le roc. Il poussa un grand soupir de déception et dit d'un ton sincèrement désolé : "Je regrette, mais je ne peux rien faire". Il salua et partit.
Une gerbe de flammes jaillit tout près. Le visage de Mère prit une couleur de cendre. Père n'était pas encore de retour. Mère regardait ma petite sœur. De petits yeux luisant dans les décombres. Ma mère regarda autour, observant la manière dont les poutres étaient empilées. Puis elle descendit dans un espace entre les poutres, et plaçant son épaule droite sous l'une d'entre elles, elle mordit ses lèvres et "Ohhhhhhh hisse !", son corps se tendit, un grincement se fit entendre, et la poutre se souleva légèrement. Les jambes de ma petite sœur étaient libérées. Ma sœur aînée la tira rapidement. Mère sortit d'un bond et la serra très fort dans ses bras.
Un moment plus tard, comme si nous venions seulement de comprendre ce qui venait de se passer, nous tous, les enfants, éclatâmes en larmes. Mère s'accroupit alors sur le sol, d'un air absent
.
C'est alors que, pour la première fois, je la vis vraiment comme elle était. Elle avait été heurtée de plein fouet par le souffle brûlant alors qu'elle cueillait des aubergines pour notre repas de midi. Elle était presque nue. Sa veste et son pantalon étaient brûlés et en pièces. Ses cheveux avaient pris une couleur brun-rouge, et ils étaient frisés et tortillés comme si elle avait fait une permanente trop forte. Tout son corps était brûlé. Sa peau était rouge et huileuse. La peau de son épaule droite, là où elle avait porté et soulevé la poutre, était partie, laissant la chair à nu, d'où suintait le sang.
Mère tomba, épuisée, sur le sol. C'est alors qu'on vit Père accourir vers nous en titubant. Il était gravement brûlé, lui aussi.
Mère commença à souffrir. Elle gémit, se débattit, et mourut cette nuit-là.
Traduit en français de Françoise Verdenne.
Le texte anglais est à votre disposition sur demande.
Futaba Kitayama, femme au foyer, 33 ans, touchée à 1,7 kilomètre du point d'impact
C'était le 6 août 1945. La nuit terrible s'achevait enfin : poussée par les sirènes angoissantes qui faisaient battre mon coeur, j'avais fait pendant la nuit plusieurs voyages aux abris anti-raids aériens. La matinée était déjà chaude. Je vivais dans le quartier de Daiya-chô et ce jour-là, dans mon Association de quartier, c'était mon tour de travailler aux voies pare-feux que nous aménagions contre les raids aériens. Mon mari, employé du journal Chugoku Shimbun, n'était pas encore rentré. Il avait rejoint sa société à la hâte lorsqu'il avait entendu la sirène la nuit précédente. Je n'avais pas faim, mais je me forçai quand même à avaler un petit-déjeuner rapide. Je préparai le repas de mon mari qui devait rentrer pendant mon absence, le mis sur la table et sortis de la maison.
Notre groupe se rassemblait à 7h30. La plupart d'entre nous étions des femmes, y compris des femmes de plus de 60 ans. L'alerte avait duré toute la matinée, mais c'était devenu une telle routine que je n'avais pas particulièrement peur pendant que je marchais aux côtés de Mme Yamaguchi, notre voisine de palier. Notre travail consistait à nettoyer le quartier Tsurumi-chô, où l'on avait rasé des bâtiments afin de faire des voies pare-feu.
Le travail commençait à 8 heures. Nous traversions le pont de Tsurumi l'une derrière l'autre. Je n'oublierai jamais la vision de cette eau qui s'écoulait sous le pont. Par rapport à la vision terrible de la société humaine se livrant à un combat sanglant de vie et de mort, la Nature nous offrait là un spectacle si beau et si serein ! Je me souviens nettement du fleuve d'eau claire qui s'écoulait éternellement, innocemment.
Environ 30 mètres après le pont, j'ai soudain entendu très distinctement le moteur d'un avion. C'était bizarre de regarder un avion ennemi voler au-dessus de nous, alors que nous avions reçu tous les avertissements nécessaires, mais c'était arrivé si souvent que nous en avions l'habitude. Il m'était difficile de dire à quelle altitude il volait. Ses ailes d'argent brillaient au soleil. L'avion semblait tout petit, si petit qu'il aurait pu tenir dans mes mains.
"Comme c'est beau ! On dirait un tableau !" dis-je à Mme Yamaguchi. Elle se moqua de moi "Oh, tu es vraiment une poétesse. Quelle idée bizarre, à un moment pareil !".
Pourtant, c'était vraiment magnifique. Dans le ciel parfaitement clair, d'un bleu cobalt, l'oiseau argenté et étincelant volait d'est en ouest, imperturbable, émettant un léger vrombissement. J'étais fascinée et je le regardai pendant un moment.
Puis, quelqu'un cria "Oh ! c'est un parachute ! Un parachute est en train de descendre !". Je me tournai dans la direction indiquée et juste à ce moment-là, le ciel s'illumina. Je ne sais pas comment décrire cet éclair. Je me demandai si un feu ne s'était pas allumé dans mes yeux. Cela ressemblait à une volée d'étincelles pourpres jaillissant des roues d'un tramway la nuit, mais des millions de fois plus intenses.
Je ne me souviens pas de ce qui arriva en premier : l'éclair, ou le bruit d'une explosion qui retentit jusque dans mon ventre. Mais le moment d'après, je me retrouvai à plat sur le sol. Immédiatement, des choses commencèrent à me tomber sur la tête et les épaules. Je ne pouvais rien voir. J'avais l'impression d'être au fond d'un puits noir. Je pensais que ma fin arrivait.
Puis soudain, j'eus la vision très claire de mes trois enfants qui avaient été évacués à la campagne. Brutalement, je tentai de me mettre debout, sachant instinctivement que je ne devais pas rester ici. Je ne pouvais pas bouger librement parce que des débris - des morceaux de poutres et de tuiles - n'arrêtaient pas de tomber et s'empilaient sur moi. "Je ne dois pas mourir ici ! Je dois m'occuper de mes enfants. Peut-être que mon mari est mort. Je dois m'échapper du mieux que je peux". Dans un élan confus, j'arrivai à ramper et à sortir du tas de débris.
L'odeur était pestilentielle. Pensant que la bombe qui était tombée sur nous devait être une bombe incendiaire au phosphore, je pressai instinctivement et avec force, sur mon nez et ma bouche, le tenugui (un mouchoir japonais) que je portais à ma ceinture. Je sentis alors qu'il se passait quelque chose d'étrange avec mon visage. La peau de mon visage restait sur le tenugui. Ah ! et aussi la peau de mes mains et de mes bras. Du coude jusqu'au bout des doigts, toute la peau de mon bras droit partait et pendait d'une façon grotesque. La peau de ma main gauche et de mes cinq doigts partait aussi.
"Zut ! j'étais brûlée !". Je gémis. Bien que je ne puisse pas le voir, je pensai que mon visage était peut-être comme ça aussi, j'avais dû abimer mon visage et mes mains en me dégageant des débris. Me sentant totalement impuissante, je m'assis là, simplement. Quelques moments plus tard, je remarquai qu'il n'y avait personne autour de moi. Qu'était-il arrivé à mes collègues ? Où était Mme Yamaguchi ? Je me levai avec une sorte d'horreur soudaine qui me poussa à fuir, et je commençai à courir. Mais où ? Où trouver une rue ? Le sol était recouvert de débris de poutres et de tuiles, de sorte que je n'avais plus aucun repère.
Qu'était-il arrivé au ciel, d'un bleu tellement limpide un moment auparavant ? Il était noir maintenant, comme à la tombée de la nuit. Tout était flou et brouillé, comme si mes yeux étaient plein de brume - je me demandai si je n'avais pas perdu mes sens. Je regardai autour de moi, essayant de comprendre ce qui se passait. Je vis sur le pont quelque chose qui ressemblait à une silhouette humaine, en train de courir. "Ah oui ! Ce doit être le pont de Tsurumi. Il faut que je me dépêche de le traverser, sinon il n'y aura plus aucun moyen de m'échapper". Je courus comme une folle en direction du pont, sautant par dessus les piles de débris.
Ce que je vis sous le pont fut un véritable choc : des centaines de gens se tordaient dans le fleuve. Je ne pouvais pas voir si c'était des hommes ou des femmes, ils se ressemblaient tous. Leurs visages étaient gris et gonflés, leurs cheveux se dressaient sur leurs têtes. Tendant leurs mains vers le haut, gémissant, des gens couraient vers le fleuve. Je ressentis la même urgence, parce tout mon corps me faisait mal, j'avais été exposée à un rayon de chaleur suffisamment fort pour avoir brûlé mes vêtements et les avoir mis en pièces. J'allais sauter dans la rivière, quand je me souvins que je ne savais pas nager.
Je revins vers le pont. Là, des étudiantes marchaient confusément, au hasard, comme des zombies. Je les encourageai à traverser le pont "Hâtez-vous ! Hâtez-vous !". Après l'avoir traversé, je regardai derrière moi et je vis que le quartier de Takeyacho-Hatchobori avait soudain pris feu. Moi qui pensais que la bombe était seulement tombée dans le quartier où j'étais...
Tout en courant, je répétais les noms de mes trois enfants, un à un, et je disais "Je ne mourrai pas, mes chéris. Tout ira bien". En fait, j'étais en train de m'encourager. Je ne me souviens pas où je courais, bien que j'aie essayé de m'en souvenir. Mais je me souviens très clairement des scènes abominables auxquelles j'ai assisté, sur mon chemin. Elles sont toujours vivaces, dans ma tête.
Une mère, ensanglantée du visage aux épaules, criait "Mon fils, mon chéri !" et tentait frénétiquement d'entrer dans une maison en flammes. Un homme la retenait, mais elle continuait à crier comme une folle "Laissez-moi, laissez-moi, mon fils est en train de brûler !". Elle avait l'air d'une furie. C'était vraiment une scène déchirante. Je courais peut-être dans la rue Matoba-dori, qui conduit à East Parade Ground, parce que j'ai un vague souvenir d'avoir passé une rue avec une ligne de tramway.
En traversant le pont de Kojin, que je n'ai pas reconnu, je m'aperçus que tous ses parapets de béton-armé avaient disparus. Le pont semblait terriblement dangereux. Dessous, comme des chiens ou des chats morts, flottaient de nombreux corps à peine couverts de vêtements en lambeaux. Dans l'eau peu profonde, près du bord, une femme gisait sur le dos, le sang jaillissant de sa poitrine arrachée. Une scène horrible.
Mais comment une chose aussi cruelle pouvait-elle arriver ? Je me demandai si l'Enfer dont ma grand-mère m'avait si souvent parlé dans mon enfance était soudain tombé sur terre.
Je me retrouvai accroupie au centre du Parade Ground. Il ne m'avait pas fallu plus de deux heures pour venir de Tsurumi-chô jusqu'à East Parade Ground, malgré mes errances. Le ciel s'éclaircit un peu. Mais le soleil, comme s'il était caché par un énorme nuage, restait pâle et voilé.
Mes brûlures commencèrent à me faire mal. C'était une souffrance différente de celle qu'on éprouve pour une brûlure ordinaire, souvent insupportable. C'était une souffrance diffuse qui semblait venir d'un endroit extérieur à mon corps. Un suintement jaune coulait de mes mains. Je pensai que mon visage devait également avoir le même aspect épouvantable.
A mes côtés, plusieurs étudiants de l'université, des garçons et des filles, membres d'équipes de volontaires, se tordaient de souffrance. Ils criaient comme des fous "Mère ! Mère !". Ils étaient si gravement brûlés et ensanglantés qu'on osait à peine les regarder. Mais après avoir vu ce cruel spectacle, je sentis la rage monter en moi. Pourquoi ? Pourquoi ces enfants ? Je ne savais pas vers qui diriger cette rage. Je ne pouvais rien faire pour eux, sauf les regarder mourir, les uns après les autres, cherchant en vain leur mère.
Je recommençai à marcher, suivant les gens qui se dirigeaient vers le coteau. Je devais sans cesse encourager mon âme et mon corps, alors que j'avais l'impression de m'enfoncer dans la terre. Il devait être trois heures de l'après-midi. J'avais dû rester assise longtemps à Parade Ground, presque inconsciente. Aussi loin que je pouvais voir avec ma vue qui faiblissait, la Gare d'Hiroshima ainsi que le quartier d'Atago-chô étaient en flammes. Comment ! Ah ! Comment est-ce que j'avais pu arriver aussi loin ?
Mon visage s'engourdissait de plus en plus. Je touchai prudemment mes joues de mes mains et je palpai mon visage. Il semblait avoir doublé de volume. Maintenant, je voyais de moins en moins. Hélas, bientôt je ne pourrais plus voir du tout. Après avoir fait tous ces efforts, mon destin était-il de mourir ?
Je continuai de marcher, et en suivant le chemin de la colline, j'atteignis le village de Hesaka. Je vis dans les rues plusieurs victimes transportées sur des brancards. A côté de moi passèrent des charettes et des camions, lourdement chargés de morts et de blessés qui ressemblaient à des animaux. Des deux côtés de la rue, des gens marchaient comme des morts-vivants.
Je décidai de trouver, pendant que j'y voyais encore un peu, un endroit à l'écart des camions et de me laisser aller calmement au destin qui m'attendait. Je regardais autour de moi, ici et là, avec mes yeux de plus en plus faibles, lorsqu'à proximité, je vis ma soeur accroupie sur le sol.
"Nesan ! (ma soeur) Aide-moi !". Je courus vers elle. Tout d'abord, elle me regarda d'un air étrange, puis me reconnut. "Oh ! c'est toi Futaba-chan ! Comme c'est terrible...". Le souffle coupé, elle me prit dans ses bras.
"Nesan, je ne vois plus rien ! Je t'en prie, emmène-moi auprès des enfants". Elle me répondit en pleurant : "Je ne te laisserai pas mourir. Je te promets de t'emmener auprès d'eux". Elle examina mes brûlures et dit : "Quelle tristesse ! Tu es dans un état épouvantable". Elle pleura davantage encore, et m'étendit sur l'herbe. Je n'ai jamais ressenti avec autant de force l'amour de ma famille. Si je n'avais pas rencontré ma soeur, je n'aurais pas survécu. Elle avait de petites blessures à la tête et au pied, mais ce n'était pas très grave. Alors que j'étais allongée auprès d'elle, je me sentis soulagée car je ne voyais plus rien du tout et je ne pouvais même plus me tenir debout. Le crépuscule avait sans doute fini par tomber. J'avais un peu froid. Je ne portais que mes vêtements brûlés et en lambeaux.
Ma soeur trouva une charette à légumes quelque part et me dit qu'elle allait m'emmener au centre de secours de Yaga Grammar School, à quatre kilomètres d'ici. Je me sentais plus faible au fur et à mesure que ma vue déclinait, mais je voulais vivre de tout mon coeur "Je ne veux pas mourir ici ! Je ne veux pas mourir sans avoir revu mes enfants !".
Il faisait presque nuit lorsque nous atteignimes Yaga school, m'a-t-on dit plus tard. Je ne m'en souviens pas. Ma mémoire est très confuse. Au centre, je l'ai appris plus tard, il y avait un nombre incalculable de blessés, et des tas de morts. Ce dut être très difficile pour ma soeur de passer deux nuits de suite avec moi au centre. J'étais inconsciente, m'a-t-elle dit plus tard, mais je criais sans arrêt : "Emmène-moi auprès des enfants, vite !".
Bien que le docteur ne soit pas d'accord, ma soeur pensait que si je devais mourir, ce devait être auprès de mes enfants. Elle demanda donc au docteur l'autorisation de m'emmener par brancard et par train chez nos parents dans le village de Kamisugi.
C'était le 8 août. Quand il vit mon état, le médecin du village dit que c'était terrible, et que mon cas était sans espoir. Mes enfants qui avaient été évacués de la ville chez nos parents à 8 kilomètres de là, accoururent auprès de moi. Lorsque j'entendis leurs voix "Okachan !" (Mère), je sentis mon esprit revenir d'un Enfer qui se trouvait à des millions de kilomètres de là. "Tout va bien, mes chéris. Mes blessures ne sont pas graves". Je ne pouvais que sentir l'odeur de mes enfants adorés qui s'accrochaient à moi en pleurant. A partir de cette nuit-là, ma fille aînée qui avait alors 14 ans, ne quitta plus mon chevet. Je restai là, mon visage et mes deux mains bandés.
Le 11 août, trois jours après avoir été amenée ici, mon mari arriva. Les enfants l'embrassèrent en pleurant de joie. Comme j'étais alors dans un état critique, je me sentis pleine de gratitude qu'il soit là "Oh, merci mon Dieu ! Au moins, ils auront leur père, si je meure !".
Mais notre joie fut de courte durée. Mon mari qui semblait à peine blessé, mourut subitement trois jours plus tard en vomissant du sang. Il me laissait derrière lui alors que j'étais au bord de la mort, ainsi que trois enfants. Nous étions mariés depuis 16 ans et pourtant, je ne pouvais même pas lisser l'oreiller de son cercueil. Je ne peux pas m'empêcher de ressentir une immense tristesse en pensant à lui. Il aimait travailler, comme s'il n'était venu au monde que pour cela. Mais il était mort en laissant tant de travail inachevé... Mon fils s'assit sur mon lit en pleurant "Okachan !". Quel malheur ! Le chagrin me tire encore des larmes, aujourd'hui.
"Oh, mes pauvres enfants ! Maintenant, je n'ai pas le droit de mourir. Je ne peux pas les laisser orphelins", pensai-je. Je priai avec ferveur l'âme de mon mari. On avait dit à plusieurs reprises que mon cas était désespéré, mais enfin, miraculeusement, je survécus.
Ma vue revint assez tôt. Une vingtaine de jours plus tard, j'étais capable de voir vaguement les visages de mes enfants. Mais les brûlures de mon visage et de mes mains ne guérirent pas aussi vite. L'été passa et l'automne arriva, et mes blessures, toujours à vif, ressemblaient à de la tomate pourrie. Début octobre, je pouvais seulement m'asseoir sur le lit, et ce n'est qu'en décembre que j'arrivai à marcher.
Après le mois de janvier, j'enlevai enfin mes bandages, pour m'apercevoir que mon visage et mes mains ne seraient jamais plus comme avant. Mon oreille gauche est réduite de moitié. Une lésion large comme la paume de la main court de ma joue droite jusqu'à la gorge, en passant sur ma bouche. Sur ma main droite, une lésion de cinq centimètres va du poignet au petit doigt. Les cinq doigts de ma main gauche sont collés ensemble, à leur base.
Estropiée comme jamais je n'aurais pensé l'être un jour, j'étais perdue : comment faire pour vivre avec mes trois enfants ? La vie devint de plus en plus difficile au fur et à mesure de l'augmentation des prix due à l'inflation d'après-guerre. En avril 1947, alors que nous étions proches de la mendicité, le journal Chugoku Shimbun où mon mari travaillait nous sauva en me donnant du travail. Je n'oublierai jamais la joie que j'ai éprouvée ce jour-là.
Cinq ans ont passé depuis. Pour l'amour de mes enfants, je travaille toujours malgré la honte et l'humiliation que je ressens à l'idée de mon corps estropié et affreux.
Traduit en français par Françoise Verdenne.
Le texte anglais est à votre disposition sur demande.
Une vieille pub
NE EN 17 A LEIDENSTADT (Goldman, Fredericks & Jones)
Et si j'étais né en 17 à Leidenstadt
Sur les ruines d'un champ de bataille
Aurais-je été meilleur ou pire que ces gens
Si j'avais été allemand ?
Bercé d'humiliation, de haine et d'ignorance
Nourri de rêves de revanche
Aurais-je été de ces improbables consciences
Larmes au milieu d'un torrent
Si j'avais grandi dans les docklands de Belfast
Soldat d'une foi, d'une caste
Aurais-je eu la force envers et contre les miens
De trahir: tendre une main
Si j'étais née blanche et riche à Johannesburg
Entre le pouvoir et la peur
Aurais-je entendu ces cris portés par le vent
Rien ne sera comme avant
On saura jamais c'qu'on a vraiment dans nos ventres
Caché derrière nos apparences
L'ame d'un brave ou d'un complice ou d'un bourreau?
Ou le pire ou plus beau ?
Serions-nous de ceux qui résistent
ou bien les moutons d'un troupeau
S'il fallait plus que des mots ?
Et qu'on nous épargne à toi et moi si possible très longtemps
D'avoir à choisir un camp
Un beau lion
Les calendes sont grecques
Calende est un mot latin, pas grec.
Dans le calendrier grec, les jours du mois commencent avec la nouvelle lune, et les mois sont divisés en trois périodes de dix jours appelées décades.
Dans le calendrier romain, seuls trois jours ont un nom : le premier du mois, les calendes ; le cinquième, les nones ; le treizième, les ides. Les autres se calculent « à reculons » par rapport à eux.
Calendae est donc en usage à Rome, mais pas à Athènes. Renvoyer aux calendes grecques, c'est remettre à une époque qui n'existe pas, reporter à jamais. Selon Suétone, l'empereur Auguste emploie l'expression ad calendas graecas à propos de l'échéance improbable des débiteurs insolvables.
Extrait de "C'est beau mais c'est faux" de Patrice LOUIS, © Arléa, février 2000







